Défense : Thales veut gagner la guerre électronique

Entre janvier et août 2025, les perturbations GPS ont été multipliées par treize dans l'espace aérien suédois. Thales répond avec un récepteur conçu pour fonctionner là où le signal disparaît, et pour couper, au passage, le cordon stratégique avec Washington.

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Le 31 août 2025, l’avion d’Ursula von der Leyen perd son signal GPS à l’approche de Plovdiv, en Bulgarie. La présidente de la Commission européenne atterrit à l’aveugle. En juin de la même année, la Lituanie enregistre plus de 1 000 incidents de brouillage GNSS en un seul mois, vingt-deux fois plus qu’un an auparavant. En Suède, l’Agence des transports recense 733 perturbations entre janvier et fin août 2025, contre 55 sur toute l’année 2023.

Ces chiffres ne relèvent pas d’une défaillance technique. Dans une lettre datée de mai 2025, huit pays européens, dont la France, l’Allemagne et les États baltes, ont officiellement qualifié ces perturbations d’« action systématique et délibérée de la Russie et de la Biélorussie ». Sur le front ukrainien, le centre de recherche britannique RUSI estime qu’entre 60 et 80 % des drones FPV ukrainiens n’atteignent pas leur cible à cause du brouillage électronique adverse.
C’est dans ce contexte que Thales a présenté, le 16 avril 2026, le TopStar Smart Receiver.

Un boîtier, trois fonctions critiques

Le récepteur combine un module GNSS bi-constellation, capable de capter simultanément les signaux GPS militaires américains et le signal Galileo PRS, le Public Regulated Service, crypté, réservé aux forces armées et aux autorités gouvernementales européennes. Cette double réception rend le système significativement plus résistant aux tentatives de leurrage et améliore la disponibilité du positionnement dans les zones dégradées.

Une antenne adaptative de type CRPA, Controlled Radiation Pattern Antenna, réduit les interférences au point de permettre aux unités de s’approcher jusqu’à trente fois plus près d’un brouilleur qu’avec un récepteur classique. Des axes de progression redeviennent praticables, des frappes redeviennent possibles dans des zones électromagnétiquement saturées.

La fonction d’horloge est peut-être la plus déterminante dans la durée. Elle maintient la synchronisation des radios tactiques pendant 48 heures après la perte du signal GNSS. Un équipement standard tient 30 minutes. Le facteur est de 96.
L’équipement est conçu pour être embarqué sur des véhicules terrestres, des drones et des munitions. Il est disponible dès à présent pour des essais en conditions réelles.

Le signal que Washington ne contrôle pas

Le GPS est un service militaire américain, opéré par le Département de la Défense des États-Unis. Les forces alliées non américaines en dépendent sans garantie contractuelle de disponibilité en temps de guerre.

Galileo PRS change cette équation. Ce signal crypté, réservé aux gouvernements et armées des États membres de l’Union européenne, a atteint sa capacité initiale de service entre 2024 et 2025, une première opérationnelle récente. Thales fait du TopStar Smart Receiver l’un des premiers récepteurs de série à exploiter ce canal pour des forces terrestres.

Le Fonds européen de défense 2026, doté d’un budget global d’un milliard d’euros, consacre 50 millions d’euros à l’intégration de récepteurs Galileo PRS dans les systèmes d’armes. La Loi de Programmation Militaire française 2024-2030 place par ailleurs la modernisation des capacités de guerre électronique parmi ses priorités explicites. Le TopStar Smart Receiver correspond point pour point à ces deux cadres programmatiques.

Le récepteur sera fabriqué à Valence, dans la Drôme, sur le site Thales dédié à la navigation par satellite. En juin 2025, le groupe a annoncé un investissement de 55 millions d’euros sur ce site pour la période 2025-2028, avec pour objectif le lancement de la production en série des récepteurs TopStar-M et de l’anti-brouilleur TopShield dès 2026.

Le site concentre l’ensemble de la chaîne, de la R&D à l’industrialisation, dans une filière revendiquée comme 100 % européenne. La gamme TopStar M équipe déjà missiles, avions de chasse, hélicoptères, navires et drones, en association avec l’anti-brouilleur TopShield et la centrale inertielle TopAxyz. Trente ans de navigation militaire par satellite ont précédé ce lancement. Ce qui est nouveau : l’horloge autonome longue durée et la synchronisation radio tactique réunies dans un boîtier unique, déclinées pour les plateformes terrestres et les munitions.

Les chiffres d’un groupe qui a choisi son camp

Le 2 mars 2026, Thales a publié un chiffre d’affaires 2025 de 22,136 milliards d’euros, en hausse de 8,8 % en organique. Sa division Défense a progressé de 12,2 % en organique, pour atteindre 12,234 milliards d’euros. Le groupe qualifie désormais cette branche de « cœur du modèle ». Le bénéfice net a bondi de 66 %, à 1,68 milliard d’euros.
Pour 2026, Thales vise un chiffre d’affaires compris entre 23,3 et 23,6 milliards d’euros et prévoit 9 000 recrutements dans le monde, dont 3 300 en France. Le marché mondial des récepteurs GPS militaires est évalué à 1,96 milliard de dollars en 2025 et devrait atteindre 2,96 milliards en 2035, selon les projections du secteur, soit un taux de croissance annuel composé de 4,2 %. Le prochain rendez-vous commercial de référence pour ce type d’équipement sera Eurosatory 2026, organisé du 15 au 19 juin à Paris Nord Villepinte. Le lancement du 16 avril précède ce salon de deux mois.



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