L’Allemagne veut s’imposer comme le seul fournisseur d’armes de l’Europe

En deux séances parlementaires, le Bundestag a approuvé plus de 8 milliards d'euros de commandes militaires. L'Allemagne confirme sa mue en première puissance d'armement du continent.

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Huit milliards deux cent millions d’euros en deux séances parlementaires. Les 14 et 15 avril 2026, la commission du budget du Bundestag a approuvé, en marge des premières consultations intergouvernementales germano-ukrainiennes depuis 2004, quatre enveloppes distinctes couvrant des intercepteurs Patriot, des systèmes de défense aérienne, des drones de combat et des équipements anti-drones. Tout contrat supérieur à 25 millions d’euros requiert ce feu vert parlementaire, un seuil inchangé depuis quarante-quatre ans, qui explique la forme de votes groupés. Berlin a choisi ces deux journées pour signer simultanément des engagements qui auraient pu s’étaler sur plusieurs semaines.

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3,7 milliards pour une usine bavaroise

Le contrat le plus important, 3,7 milliards de dollars, a été signé directement avec Raytheon, filiale du groupe RTX Corporation, pour la fourniture à Kiev d’intercepteurs Patriot GEM-T. Berlin a délibérément écarté la procédure FMS, Foreign Military Sales, qui aurait impliqué les circuits administratifs américains, pour passer par une vente commerciale directe, plus rapide. C’est la plus importante Direct Commercial Sale jamais conclue pour le programme GEM-T, version modernisée du PAC-2 capable d’intercepter des missiles balistiques tactiques, des missiles de croisière et des aéronefs militaires.

La coentreprise COMLOG, créée par Raytheon et MBDA Deutschland, financera la construction d’une usine de production à Schrobenhausen, en Bavière. Vocation affichée : alimenter les dix-neuf pays utilisateurs du système Patriot à l’échelle mondiale. « Raytheon investit massivement pour augmenter la production de GEM-T afin de soutenir la demande mondiale croissante », a déclaré Phil Jasper, président de Raytheon, le 14 avril 2026. Une fraction du financement couvrira également le remplacement des systèmes Patriot que la Bundeswehr a déjà cédés à l’Ukraine.

IRIS-T, drones IA : le second paquet à quatre milliards

Le Bundestag a simultanément approuvé une enveloppe complémentaire d’environ quatre milliards d’euros, plus composite. Elle comprend jusqu’à 36 lanceurs IRIS-T SLM/SLS fabriqués par Diehl Defence, plusieurs centaines de missiles Patriot supplémentaires, 300 millions d’euros dédiés aux frappes ukrainiennes en profondeur, et la coproduction de 5 000 drones à intelligence artificielle de type mid-strike avec des industriels ukrainiens.

Diehl Defence a inauguré en janvier 2026 un nouveau centre d’intégration à Nonnweiler, dans la Sarre, après un investissement d’environ un milliard d’euros. Le rythme de production visé : 10 systèmes IRIS-T en 2026, jusqu’à 16 par an d’ici deux ans. Neuf unités étaient déjà opérationnelles en Ukraine début 2026 sur 18 commandées, ce qui mesure l’écart entre les commandes annoncées et les livraisons effectives.

Rheinmetall entre également dans ce second paquet. Le Bundestag a validé une première tranche de 345 millions de dollars pour des munitions rôdeuses destinées à la brigade blindée 45, stationnée en Lituanie, dans un accord-cadre pouvant atteindre 2,4 milliards d’euros. Cette commande s’ajoute aux 536 millions d’euros engagés en février 2026 auprès des start-up Helsing, avec son drone HX-2, et Stark Defence, avec le modèle Virtus, un accord global chiffré alors à 4,3 milliards d’euros.

MyDefence : trois milliards pour protéger la Bundeswehr

Le quatrième bloc concerne exclusivement les forces allemandes. Plus de trois milliards d’euros ont été alloués à des systèmes de contre-drones, dont le Wingman du danois MyDefence, fondé par d’anciens militaires. Le dispositif repose sur des capteurs radiofréquences passifs : portée de six kilomètres, détection en moins de dix secondes, couverture à 360 degrés.

MyDefence avait livré plus de 2 000 unités aux forces ukrainiennes depuis 2022. En juillet 2025, l’entreprise avait décroché un contrat de 26 millions de dollars avec l’US Army pour plus de 400 Soldier-Kits, associant le Wingman à son brouilleur Pitbull ; depuis avril 2025, elle bénéficie d’un accord-cadre triennal avec la NSPA, l’agence d’achats de l’OTAN. La commande allemande dépasse en valeur l’ensemble de ces contrats réunis. La ventilation précise entre MyDefence et les autres fournisseurs n’a pas encore été communiquée par le ministère allemand de la Défense.

Ces votes s’inscrivent dans un cadre budgétaire reconfiguré de fond en comble depuis mars 2025. La révision constitutionnelle du 19 mars 2025 a exempté du frein à l’endettement les dépenses de défense dépassant 1 % du PIB, adossées à un fonds d’infrastructures de 500 milliards d’euros sur douze ans. Le budget de défense 2026 atteint 108,2 milliards d’euros, dont 82,7 milliards au budget fédéral ordinaire et 25,5 milliards issus du fonds spécial Zeitenwende.

L’objectif fixé est de 3,5 % du PIB d’ici 2029, aligné sur le nouveau plancher décidé au sommet de l’OTAN à La Haye. Un document transmis au Bundestag en septembre 2025 annonçait 83 milliards d’euros de commandes industrielles pour les douze mois suivants et 325 milliards d’euros d’autorisations d’engagement pour équiper la Bundeswehr entre 2027 et 2040.

Depuis le début du conflit en Ukraine, l’aide militaire allemande totalise environ 55 milliards d’euros engagés ou versés, auxquels s’ajoutent 39 milliards d’aides civiles bilatérales. Pour la seule année 2026, le Bundestag a prévu 11,5 milliards d’euros d’aide militaire à Kiev, dont 3 milliards ajoutés par collectif budgétaire en novembre 2025. Le 5 décembre 2025, l’Allemagne avait rétabli un service militaire de six mois, rémunéré 2 600 euros brut.



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