Successeur du Rafale : Dassault et Airbus ne parviennent toujours pas à s’entendre

L'avion de combat du futur franco-allemand (SCAF) est plus que jamais au bord de l'impasse.

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Ce 19 avril, Laurent Collet-Billon et Frank Haun ont remis leurs conclusions aux gouvernements français et allemand. Pas un document commun : deux rapports distincts, l’un pour Paris, l’autre pour Berlin. Selon des sources proches des négociations citées par Reuters, le médiateur allemand aurait conclu que la construction d’un avion de combat européen n’est plus possible.
La réaction des deux capitales dit l’essentiel. « Nous allons en discuter dans les prochains jours, notamment avec la France », a indiqué une source gouvernementale allemande. L’Élysée n’a pas souhaité réagir.

Les deux hommes avaient été nommés le 27 mars, lors d’une conférence de presse du Frankfurter Allgemeine Zeitung, sur annonce du chancelier Friedrich Merz. Leur mission : renouer un dialogue entre Dassault Aviation et Airbus Defence & Space rompu depuis des mois. Le 1er avril, au forum « Guerres et Paix » organisé par Le Point, Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, s’était accordé « encore 2-3 semaines pour essayer de trouver un accord ». Le délai est écoulé.

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Trois axes ont structuré les négociations : la propriété intellectuelle, la répartition de la charge de travail entre les industriels, et les certifications de navigabilité. Sur aucun des trois, les positions n’ont convergé.

Dassault exige un leadership industriel clairement établi sur le pôle avion de combat, actuellement réparti à parts égales entre l’avionneur français, Airbus Allemagne et Airbus Espagne. Berlin refuse toute révision de cette répartition. « Je ne suis pas pour qu’un projet industriel ambitieux qui va servir à nos armées soit cogéré. Il faut un chef », a déclaré Trappier le 1er avril.

La France a besoin d’un avion capable de transporter des armes nucléaires et d’opérer depuis un porte-avions. L’Allemagne n’a ni porte-avions ni composante aérienne de la dissuasion nucléaire. Le 18 février 2026, dans le podcast Machtwechsel, Friedrich Merz a dit : « Les Français ont besoin, dans la prochaine génération d’avions de combat, d’un avion capable de transporter des armes nucléaires et d’opérer à partir d’un porte-avions. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin actuellement dans l’armée allemande. » Il avait ajouté que les deux pays sont « en désaccord sur les spécifications et les profils » avant de conclure : « Si ce problème n’est pas résolu, nous ne pourrons pas poursuivre le projet. »

100 milliards, et une facture déjà salée

Le programme SCAF est estimé à 100 milliards d’euros. Trois milliards ont déjà été dépensés en études depuis le lancement du projet, annoncé conjointement par Emmanuel Macron et Angela Merkel le 13 juillet 2017.

Si le programme échoue, la France devrait financer seule le développement du Rafale F5. Quatre milliards d’euros de R&D ont déjà été engagés depuis 2018. La phase démonstrateur est estimée à 5 milliards supplémentaires. Les 3,5 milliards attendus des Émirats arabes unis, qui devaient en couvrir une partie, ne seront finalement pas versés.

La loi de programmation militaire actualisée, présentée en Conseil des ministres le 8 avril 2026, prévoit 36 milliards d’euros supplémentaires sur 2026-2030, portant le budget total de la mission Défense à 76,3 milliards en 2030. Le programme Rafale y bénéficie de 11,7 milliards, dont plus de 4 milliards fléchés vers le standard F5. Aucun partenaire financier n’est mentionné dans le texte.

Une porte de sortie nommée GCAP

Depuis plusieurs mois, l’industrie aérospatiale allemande (BDLI) et le syndicat IG Metall plaident pour deux avions distincts au sein du programme, avec des piliers communs limités aux drones et au « cloud de combat ». Le BDLI et IG Metall ont fait valoir que la menace russe impose un calendrier que la coopération trilatérale ne peut plus tenir.

Berlin explore aussi, discrètement, la possibilité de rejoindre le GCAP, le programme concurrent mené par le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon, qui vise un avion opérationnel dès 2035. En décembre 2025, le ministre italien de la Défense Guido Crosetto avait déclaré en audition parlementaire que « l’Allemagne pourrait probablement rejoindre ce projet à l’avenir ». Cette option donne à Berlin un levier concret dans les négociations avec Paris.

En février 2026, le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius avait déclaré que « ce ne serait pas la fin du monde si le SCAF ne se faisait pas ». Volker Mayer-Lay, rapporteur en charge de l’armée de l’Air au sein du groupe conservateur au Bundestag, a été plus direct encore, déclarant aux Échos que Merz devrait passer « sans délai à la solution des deux avions de combat » et « ne céder à aucune pression politique ou personnelle venant de Paris ».

Chypre en ligne de mire

Selon le Handelsblatt, Merz souhaite trancher avant jeudi 24 avril, date à laquelle il reverra Emmanuel Macron lors d’un sommet informel des vingt-sept chefs d’État européens à Chypre. Ce calendrier n’est officiellement confirmé ni par Paris ni par Berlin.

En France, la Direction générale de l’armement affirme que « la médiation est toujours en cours » et des réunions entre responsables des ministères de la Défense des deux pays sont prévues. Un responsable politique français pronostiquait récemment que « les soins palliatifs se prolongeront probablement jusqu’à la fin de l’examen de la LPM, voire la présidentielle ».

Le 14 avril, auditionné à l’Assemblée nationale dans le cadre de l’examen de la LPM actualisée, le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, a alerté sur les conséquences d’un échec pour la connectivité opérationnelle : « J’espère qu’il y aura une porte de sortie, surtout pour la connectivité et le cloud de combat car, sinon, on se retrouverait dans ce que l’on connaît actuellement, c’est-à-dire un F-35 qui ne parle à personne. » Alice Rufo, ministre déléguée aux Armées, a indiqué lors du même forum « Guerres et Paix » que les contraintes de la dissuasion nucléaire et l’existence du porte-avions français constituent des lignes non négociables.
L’Espagne, représentée industriellement par le groupe Indra, a réaffirmé à plusieurs reprises être « pleinement engagée » dans le SCAF sur la base de l’accord-cadre de 2019. Contrairement à Berlin, Madrid n’a pas remis en cause la gouvernance du programme.

En février 2026, Guillaume Faury, PDG d’Airbus, a déclaré que le groupe soutiendrait une solution à deux avions « si les clients l’exigent ». L’Espagne n’a pas été associée aux négociations de médiation. Indra attend.



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