Les banques françaises refusent de financer les PME de la Défense

Les carnets de commandes des sous-traitants de défense du Grand Est débordent, les budgets militaires explosent et les banques françaises continuent de fermer le robinet du crédit, au nom de l'environnement.

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Le 8 avril 2026, le gouvernement a présenté en Conseil des ministres un projet d’actualisation de la loi de programmation militaire : 36 milliards d’euros supplémentaires sur 2026-2030, pour porter l’effort de défense à 76,3 milliards d’euros en 2030, soit 2,5 % du PIB. Le budget 2026 atteint déjà 57,1 milliards d’euros, en hausse de 6,7 milliards sur un an. La France s’est hissée au rang de deuxième exportateur mondial d’armements en 2024, avec 21,6 milliards d’euros de prises de commandes.

Dans le Grand Est, les industriels tournent. À Witry-lès-Reims, Aresia a engagé un plan d’investissement de 5 millions d’euros pour faire passer sa cadence de production de 6 à 15 réservoirs Rafale par mois d’ici septembre 2025 ; le groupe vise 250 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, adossé au carnet de commandes de Dassault. À Ennery, en Moselle, Utilis a vu son chiffre d’affaires bondir de 20 à 30 millions d’euros depuis le début de la guerre en Ukraine et construit un nouveau site de 2 000 m². En Haute-Marne, la start-up Pangolin Défense produit désormais 3 000 gilets pare-balles chaque mois.

Le ministère des Armées a chiffré le poids de cette filière dans la région : 141 PME et ETI sous-traitantes, 5 281 emplois directs, plus de 3 000 PME fournisseurs en zone Nord-Est. En 2025, 2 milliards d’euros de paiements directs ont été versés aux entreprises du territoire. Pour financer leur montée en cadence, ces mêmes entreprises se sont tournées vers les banques. Elles se sont heurtées à un refus.

Le mur du crédit

Alexandre Farro, président du Medef Grand Est, a qualifié la position des banques de « dogmatisme », lié selon lui aux normes environnementales qui « affaiblit tout le secteur ». Les établissements financiers, soumis à la pression d’afficher des portefeuilles conformes aux critères ESG, classent l’industrie de défense dans la catégorie des activités à exclure, non pas parce que ces entreprises produisent des armes interdites par des conventions internationales, mais parce que leur secteur déclenche automatiquement des filtres d’exclusion. Une PME qui fabrique des réservoirs pour avion de chasse se retrouve ainsi dans la même case qu’un producteur de mines antipersonnel.

Le besoin en fonds propres de la Base industrielle et technologique de défense (BITD) est estimé à 4 à 6 milliards d’euros d’ici 2030, selon le rapport gouvernemental. En mars 2025, la députée Caroline Colombier a déposé une question écrite à l’Assemblée nationale, demandant au ministre de l’Économie d’étudier les pistes d’assouplissement des critères ESG en faveur de la BITD et le rôle que la Banque de France pourrait jouer via l’ACPR. Cette démarche parlementaire n’a pas produit de réponse publique formelle. Sur le terrain, les abandons ont continué.

Des PME qui renoncent

ACEA, concepteur et fabricant alsacien de cartes électroniques, a abandonné la filière défense, les contraintes administratives et financières ayant eu raison de sa candidature. Ce renoncement pointe une réalité que les acteurs du secteur décrivent comme un « parcours du combattant » : les démarches sont longues, les dossiers complexes, et les entreprises de taille intermédiaire, faute de trésorerie pour tenir dans la durée, décrochent avant même d’obtenir une réponse.

Farro a formulé le risque en termes directs : sans soutien du système bancaire français, a-t-il déclaré, « ce sont les Américains qui finiront par financer ce tissu industriel à notre place » et, par conséquent, « dicter les règles ». Le programme européen SAFE a d’ailleurs dû intégrer des mécanismes spécifiques pour s’assurer que les équipements cofinancés ne soient pas soumis à un contrôle extraterritorial depuis des pays tiers. C’est dans ce contexte que Bercy a décidé d’agir.

En mars 2025, Bercy avait organisé un « dialogue de place » entre le monde de la finance et celui de la défense, avec pour objectif explicite de lever les verrous ESG. Un an plus tard, le bilan présenté à l’École militaire le 9 avril 2026 fait état d’une progression de 25 % en un an du financement des six principaux groupes bancaires français aux entreprises de défense, pour atteindre 46,6 milliards d’euros au 31 décembre 2025. Depuis 2021, la hausse atteint 75 %.

La révision des politiques d’exclusion ESG est également actée. La notion d’« armes controversées » a été supprimée des grilles bancaires ; seules les armes formellement interdites par les conventions internationales demeurent exclues. À l’échelle européenne, la Commission et l’Autorité européenne des marchés financiers (ESMA) ont clarifié que les fonds durables peuvent désormais inclure des entreprises de défense.

De nouveaux instruments sont apparus. En août 2025, BPCE a émis le premier European Defence Bond d’une institution financière européenne : 750 millions d’euros à cinq ans, sursouscrit à hauteur de 2,8 milliards d’euros par plus de 140 investisseurs. En janvier 2026, le Luxembourg est devenu le premier État européen à proposer au grand public une obligation nationale dédiée à la défense. Bpifrance a lancé en octobre 2025 un fonds Défense accessible dès 500 euros ; début avril 2026, il avait collecté 70 millions d’euros pour un objectif de 450 millions sur dix ans. Ces instruments ciblent les grands groupes cotés. Pour une PME de soixante salariés à Witry-lès-Reims, ils ne changent rien.

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Les grands groupes d’abord

Les 46,6 milliards d’euros documentés dans le bilan du 9 avril concernent les six principaux groupes français : Thales, Airbus, Naval Group, Dassault, KNDS, Safran. L’écart entre le besoin identifié, 4 à 6 milliards d’euros en fonds propres pour l’ensemble de la BITD d’ici 2030, et ce qui est effectivement mobilisé pour les sous-traitants de rang deux ou trois n’a pas été chiffré dans ce bilan. Le tournant est documenté pour les grands ; pour les PME, aucune donnée n’a été publiée. C’est précisément ce vide que les mécanismes européens et régionaux tentent de combler.

Le plan ReArm Europe / Readiness 2030, dévoilé en mars 2025, vise à mobiliser jusqu’à 800 milliards d’euros pour le réarmement du continent, en accordant aux États membres une flexibilité budgétaire sur leurs dépenses de défense. Il s’appuie sur le programme SAFE, adopté par le Conseil de l’UE le 27 mai 2025, qui ouvre 150 milliards d’euros de prêts pour des achats conjoints d’équipements militaires, accessibles aux sous-traitants de la BITD. La Banque européenne d’investissement a multiplié par quatre ses financements à la défense en 2025, passant de 1 à plus de 4 milliards d’euros, dont 670 millions fléchés vers la France.

La Région Grand Est a adopté sa propre feuille de route le 16 octobre 2025, articulée autour de l’ancrage des forces armées sur le territoire, du renforcement de la compétitivité industrielle et du développement de la formation. Le programme « Horizon 2026 », piloté par le Cluster Aériades en partenariat avec la Direction générale de l’Armement, est appelé à devenir le label « Grand Est Défense ». Dans le Bas-Rhin, la société ALM-Meca développe un drone intercepteur.
Farro a indiqué que la condition posée par les industriels locaux reste identique depuis deux ans : que l’État transforme ses annonces budgétaires en commandes fermes. C’est aussi, selon lui, la seule condition capable de convaincre durablement les banques.



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