Livrer cinq Rafale par mois : le pari fou de Dassault Aviation

Dassault Aviation recrute, agrandit, construit. L'usine girondine tourne à un rythme jamais vu pour livrer cinq Rafale par mois en 2030. 40 000 emplois régionaux en dépendent.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

La France vient d’annoncer qu’elle financera seule le développement du Rafale F5, les Émirats ayant renoncé à leur participation fin 2025, tandis que l’usine de Mérignac s’apprête à passer de deux appareils livrés par mois à cinq d’ici 2030. Derrière la success story industrielle, une question s’impose : la chaîne de sous-traitance peut-elle tenir le rythme que Dassault lui impose ?

L’État mise 36 milliards supplémentaires sur le Rafale

C’est le fait le plus récent du dossier et celui qui justifie la publication de cet article aujourd’hui, devant le feu vert indien du 12 février 2026 : le 8 avril 2026, le gouvernement a présenté en Conseil des ministres l’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM), ajoutant 36 milliards d’euros à l’enveloppe initiale de 413 milliards, pour un total porté à 449 milliards sur la période 2024–2030. Ce choix s’impose comme fait déclencheur car il verrouille l’ensemble de la trajectoire industrielle : ce n’est plus une intention budgétaire, c’est un engagement inscrit dans la loi, qui conditionne toutes les décisions qui suivent.

A LIRE AUSSI
Plus de 200 000 emplois : le programme Rafale fait tourner l’économie française

Sur ce total, 11,7 milliards d’euros sont fléchés vers le programme Rafale, dont plus de 4 milliards vers le seul développement du standard F5. Pour 2026, le budget de la Défense s’établit à 57,1 milliards d’euros, soit une hausse de 13 % hors pensions, avec 14 milliards consacrés aux seuls programmes d’armement, en progression de 30 % par rapport à 2025. La trajectoire annoncée prévoit 76,3 milliards d’euros en 2030, représentant 2,5 % du PIB, dans le sillage du nouvel objectif de l’OTAN fixé à 3,5 % du PIB d’ici 2035 lors du sommet de La Haye en juin 2025. Le signal est sans ambiguïté : le réarmement n’est plus une posture rhétorique. À noter : cette actualisation de la LPM a été présentée en Conseil des ministres mais n’a pas encore été votée ; les 36 milliards supplémentaires ne sont pas définitivement acquis.

Mérignac : l’usine qui change de dimension

Pour comprendre ce que ces milliards signifient concrètement, il faut entrer dans l’usine girondine de Dassault Aviation. En 2020, la chaîne d’assemblage sortait environ un Rafale par mois. En 2024, ce sont 21 appareils qui ont été livrés. En 2025, 26, soit une progression de 24 % en un an et un objectif officiel de 25 appareils dépassé. L’année a également été marquée par la livraison du 300e Rafale de série.

La feuille de route de Dassault est précisément calibrée : 28 livraisons en 2026, confirmées par le PDG Éric Trappier ; puis la «cadence 4», soit quatre appareils par mois, visée pour 2028–2029 ; enfin la «cadence 5», cinq avions par mois, à l’horizon 2030. Pour y parvenir, l’outil industriel a été profondément reconfiguré. Deux nouveaux bâtiments ont été livrés fin 2024–début 2025 pour la chaîne d’assemblage général, complétés par un hangar de 26 500 m² construit par Eiffage. À Martignas, commune voisine, de nouveaux espaces dédiés à la production des voilures et dérives sont opérationnels depuis avril 2025. Pour faire tourner cette infrastructure, Dassault Aviation a recruté 1 579 collaborateurs en 2025, portant ses effectifs totaux à 15 024 salariés.

Les résultats financiers publiés le 4 mars 2026 traduisent cette dynamique : chiffre d’affaires ajusté de 7,42 milliards d’euros (+19 %), résultat opérationnel de 635 millions d’euros (+22 %), trésorerie nette avoisinant 10 milliards d’euros, sans dette significative. Pour 2026, le groupe vise 8,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Un carnet de commandes qui tire toute la mécanique

Cette montée en cadence n’est pas un pari industriel : elle répond à une demande sécurisée et chiffrée. Au 31 décembre 2025, le carnet de commandes de Dassault Aviation atteint 46,6 milliards d’euros, en hausse de 7,8 % sur un an, comprenant 220 Rafale en attente de livraison, dont 175 à l’export et 45 pour la France. Le ratio commandes sur chiffre d’affaires s’établit à 1,5 : pour chaque euro de chiffre d’affaires réalisé, 1,5 euro de commandes est enregistré, garantissant une visibilité de production sur plusieurs années.

Neuf forces armées opèrent aujourd’hui le Rafale : France, Égypte, Qatar, Inde, Grèce, Croatie, Émirats arabes unis, Indonésie et Serbie. Au total, 533 appareils ont été commandés fermes depuis l’origine. Les premières livraisons à l’Indonésie ont eu lieu en 2026.

Le dossier le plus structurant est celui de l’Inde. Le 12 février 2026, le Conseil d’acquisition de la Défense indien a accordé son feu vert pour l’acquisition de 114 Rafale supplémentaires dans le cadre du programme MRFA (Multi-Role Fighter Aircraft), pour un montant estimé à 33,5 milliards d’euros. Environ 18 appareils seraient livrés directement depuis la France, les 96 restants assemblés localement via un partenariat industriel entre Dassault et Tata Advanced Systems à Hyderabad dans le cadre du programme «Make in India». Ce feu vert constitue la première étape d’un processus long : la signature du contrat définitif est attendue entre fin 2026 et mi-2027. Si ce contrat est finalisé, l’Inde deviendrait le premier opérateur étranger du Rafale au monde.

Ce tableau ne serait pas complet sans son revers : début 2026, la Colombie a préféré le Saab Gripen suédois pour un contrat évalué à 3,2 milliards d’euros, rappel que la compétition internationale sur ce segment reste ouverte.

Le Rafale F5, seul et sans les Émirats

C’est la décision la plus lourde de conséquences que l’actualisation de la LPM entérine : la France financera seule le développement du Rafale F5. Les Émirats arabes unis, qui devaient contribuer à hauteur de 3,5 milliards d’euros sur une facture totale estimée à 5 milliards, ont définitivement renoncé à leur participation fin décembre 2025. Paris absorbe le surcoût plutôt que de ralentir ou de diluer le programme.

Ce que sera le F5, dont la livraison du premier exemplaire est prévue pour 2033, constitue une rupture technologique majeure : radar AESA de nouvelle génération, guerre électronique renforcée, combat collaboratif avec des drones furtifs autonomes, capacité à emporter le futur missile nucléaire hypersonique ASN4G, et intégration d’un drone de combat embarqué.

La dimension géopolitique de ce choix est amplifiée par l’état des négociations sur le SCAF, le Système de combat aérien du futur. Les discussions entre Dassault et Airbus restent dans l’impasse sur le partage industriel et la propriété intellectuelle. Dans ce contexte, le Rafale F5 s’impose comme la seule garantie tangible de souveraineté aérienne française pour les décennies à venir.

La filière régionale mobilisée de bout en bout

L’impulsion géopolitique ne profite pas seulement à Dassault : elle irrigue tout le tissu économique de la Nouvelle-Aquitaine. Troisième région aérospatiale française avec 13 % de l’emploi national du secteur, elle s’impose également comme la première région pour l’aéronautique de défense et le maintien en conditions opérationnelles, et le deuxième territoire bénéficiaire du budget Défense après l’Île-de-France.

La filière aéronautique, spatial et défense génère plus de 40 000 emplois industriels directs sur le territoire, répartis au sein d’un écosystème de plus de 550 établissements industriels, des PME aux grands groupes comme Thales, Safran ou ArianeGroup. Fait notable pour la résilience de la chaîne : 45 % de ces entreprises sont «duales», travaillant simultanément pour les marchés civil et militaire. Pour accompagner la montée en cadence, la Région Nouvelle-Aquitaine mobilise 25 millions d’euros par an d’aides à la filière.

Le maillon faible : les sous-traitants ne suivent pas encore

C’est là que la success story peut achopper. Une étude du ministère de l’Économie publiée en juillet 2025 révèle que 48 % des sous-traitants aéronautiques jugent leur relation contractuelle déséquilibrée, et que les trois quarts d’entre eux ne parviennent pas à renégocier la prise en charge des matières premières renchéries. Les PME et ETI de rang 2 et 3 peinent à financer leur propre montée en cadence.

Le signal le plus concret vient de Dassault lui-même : en 2025, 37 Falcon ont été livrés sur les 40 prévus. Ces trois appareils manquants sont directement imputables à des contraintes d’approvisionnement. Éric Trappier a assumé l’arbitrage publiquement : priorité au Rafale. Safran, motoriste du Rafale via le M88, note des améliorations progressives dans la chaîne d’approvisionnement en 2026, mais maintient la vigilance sur les capacités de ses fournisseurs de rang inférieur.

La montée en puissance de l’ensemble de la chaîne repose sur des maillons dont la solidité financière et industrielle n’est pas encore assurée. Les 25 millions d’euros annuels de la Région Nouvelle-Aquitaine constituent une réponse, mais leur calibrage face à l’ampleur de l’effort demandé reste une question ouverte que ni Dassault ni l’État n’ont encore tranchée publiquement.



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire