Tarbes, Bourges, Bayeux : ces villes au cœur du boom militaire français

À Tarbes, Bourges, Bayeux ou Lannion, nos territoires abritent les savoir-faire uniques du réarmement français. Et 10 000 postes sont actuellement à pourvoir dans ces bassins d'emploi.

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Le 9 avril 2026, la ministre des Armées Catherine Vautrin a déclaré sur BFMTV que les commandes militaires passeraient de 20 à 31 milliards d’euros entre 2025 et 2026. Cinquante-cinq pour cent d’augmentation en douze mois. Derrière ce chiffre, la loi de programmation militaire négociée en 2023 commence à produire ses effets. La LPM 2024-2030 engage 413 milliards d’euros sur sept ans, soit 40 % de plus que la précédente. Le budget de la mission Défense atteint 57,1 milliards d’euros hors pensions pour 2026, contre 32,7 milliards en 2017. En moins d’une décennie, il a quasiment doublé.

Sur les 31 milliards de commandes prévues cette année, 14 milliards sont consacrés aux seuls programmes d’armement, soit une hausse de 31,8 % par rapport à 2025. Les munitions représentent à elles seules 2,4 milliards d’euros, selon le rapport budgétaire sénatorial de novembre 2025. «C’est une courbe ascendante qui permet non seulement d’équiper nos armées, mais permet aussi de garder cette souveraineté française qui est absolument majeure», a déclaré Catherine Vautrin.

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L’échelle européenne amplifie le mouvement. Les dépenses de défense des pays de l’Union ont atteint 343 milliards d’euros en 2024, dixième année consécutive de hausse, et devaient franchir 381 milliards en 2025. Le plan «ReArm Europe/Readiness 2030», présenté par la Commission en mars 2025, mobilise jusqu’à 800 milliards d’euros supplémentaires.

Tarbes, Bayeux, Lannion, Bourges

À Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées, les Forges produisent 2 000 corps d’obus de 155 mm par semaine. Seul site français capable de fabriquer ce calibre, le standard OTAN de l’artillerie terrestre, l’entreprise était au bord de la liquidation en 2021. Reprise par la société landaise Europlasma, elle a fabriqué près de 60 000 corps d’obus en 2024. En décembre 2025, KNDS France a signé avec elle un contrat de trois ans pour 60 000 à 150 000 corps creux sur la période 2026-2028. L’objectif affiché : 15 000 obus par mois d’ici la fin 2026, soit dix fois la cadence actuelle.

À Bayeux, la PME Factem emploie entre 65 et 80 personnes pour 17 millions d’euros de chiffre d’affaires. Née en 2011 de la reprise de l’ancienne usine Sagem Défense & Sécurité, elle fabrique les accessoires électroacoustiques en environnement critique : le micro intégré dans le casque du pilote de Rafale, les combinés radio des forces terrestres, les systèmes de communication des opérations Sentinelle. Ses clients sont les trois armées françaises et des industriels comme Thales. «L’entreprise peut doubler rapidement sa production grâce à quelques recrutements et des roulements en production», a indiqué son PDG Alain Dulac à Ouest-France en avril 2026.

À Lannion et Brest, le groupe Exail Technologies a enregistré en 2025 un chiffre d’affaires de 479 millions d’euros, en hausse de 28 %, avec un EBITDA courant de 103 millions d’euros, en hausse de 40 %. Né en 2022 de la fusion d’ECA Group et d’Ixblue, le groupe de 2 000 salariés spécialisé dans la robotique autonome et les systèmes de navigation inertielle a vu sa valorisation boursière progresser de 300 % en un an. En janvier 2026, il a décroché une commande de plusieurs centaines de drones K-STER pour environ 40 millions d’euros, à destination de marines étrangères. Son carnet de commandes atteignait 1,07 milliard d’euros à fin 2025.

À Bourges, MBDA a doublé sa production totale de missiles entre 2023 et 2025. La cadence annuelle des missiles Mistral a été multipliée par quatre ; les livraisons d’Aster ont dépassé de cinq fois les prévisions en 2025. Sur son seul site de Bourges Aéroport, le groupe a investi 51 millions d’euros en nouvelles machines d’usinage en deux ans, dix fois plus qu’au cours de la décennie précédente. Pour 2026, il annonce 900 recrutements et a porté ses investissements totaux à 5 milliards d’euros sur la période 2026-2030. Sur les missiles en forte demande, MBDA produit désormais sans attendre les contrats signés, engageant en 2025 près d’un milliard d’euros sur anticipation pure.

Hautes-Pyrénées, Cher, Côtes-d’Armor : la nouvelle carte

L’été 2025, le ministère des Armées a publié le détail des flux financiers versés dans chaque région française. Les montants révèlent une géographie industrielle que les classements traditionnels ne font pas apparaître.

La région Provence-Alpes-Côte d’Azur arrive en tête : 5,3 milliards d’euros de paiements directs aux entreprises en 2025, 397 PME et ETI sous-traitantes, 19 883 emplois industriels directs. L’Occitanie absorbe 5,29 milliards d’euros du budget de défense et a lancé en juin 2025 un plan souveraineté de 200 millions d’euros sur cinq ans, incluant un fonds défense de 100 millions et 7 millions consacrés à la filière drones, mobilisant 56 entreprises au sein du cluster Primus. En Auvergne-Rhône-Alpes, le ministère dénombre 738 PME sous-traitantes, 25 121 emplois et 3,5 milliards d’euros versés aux entreprises du territoire.

Plus discrets, d’autres territoires pèsent davantage que leur visibilité ne le laisse supposer. Les Hauts-de-France comptent 4 153 emplois industriels directs de défense et 860 millions d’euros de paiements ministériels en 2025. La Bourgogne-Franche-Comté affiche 167 PME sous-traitantes, 3 672 emplois et 790 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 78,55 millions investis dans les infrastructures militaires. En Bretagne, huit entreprises spécialisées dans la défense proposaient à elles seules 443 postes à pourvoir au quatrième trimestre 2025, dans la fabrication de trackers, drones, sonars et systèmes de cyberdéfense.

Ces chiffres signalent un glissement. Des territoires, Hautes-Pyrénées, Calvados, Cher, Côtes-d’Armor, qui n’apparaissaient dans aucun classement de compétitivité industrielle abritent des savoir-faire uniques, souvent hérités de décennies de sous-traitance silencieuse pour les grands groupes, et non délocalisables par nature.

4 000 PME, 200 000 emplois

La Base Industrielle et Technologique de Défense regroupe 9 maîtres d’œuvre industriels, Dassault, Thales, Safran, Naval Group, MBDA, KNDS et quelques autres, et plus de 4 000 PME et ETI exerçant des activités de recherche et de production, pour un total de plus de 200 000 emplois directs. L’entreprise type de cette chaîne est une PME d’environ 50 salariés réalisant entre 6 et 8 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont moins de 20 % pour le secteur de la défense.

Ces entreprises restent délibérément discrètes sur leur participation à la chaîne militaire. Une étude de Bpifrance Le Lab, menée entre juin et août 2025 auprès de 1 708 start-ups, PME et ETI, en a dénombré plus de 700 opérant déjà dans la défense. Un quart d’entre elles appartient au «cœur défense», sous-traitants directs des donneurs d’ordre. Par ailleurs, 43 % des entreprises extérieures à la défense déclarent souhaiter s’y développer.

L’accélération des commandes pousse les grands groupes à recruter massivement. Thales annonce 3 300 embauches en France en 2026, Naval Group 1 200 CDI et CDD, MBDA 900 postes. France Travail doit lancer une «force spéciale d’experts» dédiée à la défense dès avril 2026. L’Observatoire des métiers de la BITD estime que 9 métiers sur 10 sont en tension et qu’environ 10 000 postes sont actuellement à pourvoir dans le secteur.

Drones, cyber, IA : les trois fronts ouverts

La guerre en Ukraine a exposé le retard français sur les drones-kamikazes. Pour y répondre, la DGA a signé en juin 2024 le pacte drones aériens de défense avec 150 industriels. En décembre 2025, les premiers exemplaires de la munition rôdeuse Damocles, développée par KNDS France associé à Delair, une PME spécialisée dans les drones, ont été livrés aux armées, avec pour objectif 460 unités d’ici juillet 2026. La LPM consacre 5 milliards d’euros aux drones sur sept ans. À Toulouse, la start-up Aero Aura développe un drone MALE baptisé Enbata, destiné à la surveillance et à la neutralisation de drones ennemis.

Sur le front numérique, le Radar Wavestone/Bpifrance publié en juin 2025 dénombre 180 start-ups et 46 scale-ups spécialisées en cybersécurité, dont 53 % intègrent l’intelligence artificielle dans leurs offres. En janvier 2026, le gouvernement a présenté la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030, avec l’ambition de faire de la France «une puissance cyber de premier plan». Le budget 2026 y ouvre 800 postes supplémentaires dans les domaines du renseignement, de la cyberdéfense et de la transformation numérique.

L’Agence de l’Innovation de Défense a conduit en 2025-2026 les premières expérimentations de drones de surface autonomes dans le cadre du projet DANAE, escorte de navires, protection portuaire, systèmes d’armes automatisés. La question posée par le rapport de Jean-Louis Thiériot sur la stratégie industrielle de défense européenne reste ouverte : l’Europe se donnera-t-elle les moyens de créer ses équivalents des américains Anduril ou Palantir, ou acceptera-t-elle une dépendance logicielle durable envers les États-Unis ?

Les PME prises en étau

Pour que les 31 milliards de commandes annoncées pour 2026 irriguent réellement la chaîne industrielle, les PME de la BITD auraient besoin, selon Bpifrance Le Lab, de 15 milliards d’euros de financement entre 2025 et 2030, soit 10 milliards en dette et 5 milliards en fonds propres. Leur capacité d’autofinancement est quasi nulle : entre 0 et 5 centimes pour chaque euro de chiffre d’affaires généré. Ces entreprises empruntent deux fois plus qu’elles ne possèdent en fonds propres, et ont quatre fois plus besoin de s’endetter qu’un grand groupe coté.

Les critères ESG ont longtemps aggravé cette situation, certaines banques excluant la défense de leurs portefeuilles d’investissement. Depuis 2022, l’exposition des fonds ESG européens au secteur a été multipliée par 2,7, selon une étude du cabinet Nexialog publiée en octobre 2025. Les politiques d’exclusion restent cependant hétérogènes : des PME de sous-traitance mécanique ou électronique continuent de pâtir de critères jugés trop restrictifs par les professionnels du secteur.

La moitié des entreprises de la BITD déclarent n’avoir reçu aucun accompagnement de la part de leurs donneurs d’ordre pour monter en cadence, selon l’étude Bpifrance Le Lab d’octobre 2025. La croissance nécessaire pour tenir les objectifs de la LPM s’établit à 7,6 % par an du chiffre d’affaires défense dans les PME, contre une croissance naturelle d’environ 3 %. Sans coopération structurée entre les neuf maîtres d’œuvre et leurs sous-traitants de rang 2 et 3, l’écart ne se comblera pas.

La dépendance technologique ajoute une contrainte supplémentaire. Quatre-vingts pour cent des capacités mondiales de production de semi-conducteurs sont concentrées en Asie de l’Est. Les radars, drones, GPS militaires et plateformes sécurisées dépendent de microprocesseurs et de mémoires majoritairement contrôlés par des acteurs américains ou asiatiques. L’European Chips Act vise 20 % de la production mondiale en Europe d’ici 2030, contre 13 % en 2023, un objectif que les industriels du secteur jugent ambitieux.



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