Défense : Safran accusé de soutenir l’armée chinoise

La commission spéciale du Congrès sur la Chine a demandé au Pentagone d'examiner les partenariats industriels de Safran avec Pékin. Premier équipementier aéronautique européen et fournisseur de l'armée américaine, le groupe français se retrouve pris entre deux marchés qu'il ne peut se permettre de perdre.

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John Moolenaar a adressé le 19 mars 2026 un courrier formel à Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, pour lui demander d’examiner les coentreprises chinoises de Safran. Dans cette lettre, dont Reuters a obtenu copie, le républicain qui préside la commission spéciale de la Chambre des représentants sur la Chine affirme que les activités du groupe pourraient « soutenir directement des entités qui contribuent au renforcement des capacités militaires du PCC ». La commission a publié sa demande sous un titre sans ambiguïté : French Aerospace Company Supports the CCP’s Military Capabilities.
Le Pentagone a indiqué qu’il répondrait directement à l’élu. Safran n’a fait aucun commentaire. Paris non plus.

AVIC, COMAC, AECC : quinze ans de partenariats

Les griefs de Moolenaar s’appuient sur une coopération industrielle ancienne et documentée. En 2009, Safran et l’Aviation Industry Corporation of China, AVIC, le conglomérat étatique de l’aéronautique, ont créé une première coentreprise spécialisée dans les nacelles pour avions régionaux. Safran et COMAC lançaient deux ans plus tard une joint-venture de câblage électrique pour le futur avion commercial C919, accord suivi en novembre 2014 d’un nouveau partenariat avec AVIC sur les turbopropulseurs, signé en présence des présidents François Hollande et Xi Jinping. En octobre 2023, Safran et l’Aero Engine Corporation of China ont renforcé leur coopération sur le moteur d’hélicoptère WZ-16.

AVIC n’est pas un partenaire industriel ordinaire. Le conglomérat est directement intégré à la stratégie de « fusion militaro-civile » supervisée par Xi Jinping, qui vise à faire converger innovations civiles et développement militaire. Toute technologie partagée avec AVIC peut, selon ce principe, bénéficier à l’Armée populaire de libération.

Fournisseur du Pentagone, partenaire de Pékin

Safran assure la maintenance des moteurs de l’hélicoptère militaire américain UH-72A Lakota et fournit des systèmes d’atterrissage à plusieurs appareils des forces armées américaines. Le groupe développe par ailleurs des technologies de capteurs quantiques à potentiel militaire. Ce sont précisément ces contrats avec le Pentagone qui donnent à Moolenaar son levier : un fournisseur stratégique de l’armée américaine ne peut, selon lui, entretenir parallèlement des liens industriels avec des entités susceptibles de renforcer les capacités d’un adversaire déclaré.

Safran n’est pas la première cible française de la commission. En décembre 2025, Moolenaar avait mis en cause Airbus pour ses liens avec Xi’an Aircraft Industry, dont les usines de Tianjin fabriquent des ailes pour l’A320 et qui développe par ailleurs le bombardier furtif H-20 de l’armée chinoise. Face au silence de l’avionneur, il avait accusé Paris d’avoir « explicitement empêché » la commission d’obtenir des informations. Airbus avait répondu échanger « depuis plusieurs mois » avec la commission pour « expliquer la nature mondiale de [son] industrie » et son « strict respect de toutes les réglementations européennes et américaines en vigueur ».

Le schéma se répète à l’identique avec Safran : silence de l’entreprise, silence du gouvernement, mise en cause publique par Washington. La commission, créée en 2023 pour enquêter sur les activités chinoises menaçant les États-Unis sur les plans économique et militaire, a fait des fleurons aéronautiques européens présents en Chine sa cible de choix.

Le double usage, nouvelle règle du jeu

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025, les contrôles américains à l’exportation sur les composants aéronautiques et les technologies de pointe destinés à la Chine ont été sensiblement durcis. La Commission européenne a actualisé sa liste des biens à double usage en 2024. En France, la plateforme EGIDE intègre depuis mars 2024 des mesures spécifiques sur les technologies quantiques.

Washington juge que toute contribution technologique à des entités comme AVIC alimente, même indirectement, la modernisation militaire chinoise : déni d’accès et d’interdiction de zone, arsenal nucléaire, systèmes d’armes hypersoniques. Moolenaar a déclaré attendre « des entreprises occidentales qui traitent avec le gouvernement américain qu’elles travaillent de bonne foi avec nous pour dénouer les relations qui compromettent la sécurité nationale des États-Unis ». Les partenariats signés par Safran entre 2009 et 2023, dans un cadre réglementaire alors plus permissif, sont aujourd’hui relus à l’aune de ces nouvelles exigences.

27 milliards d’euros et un marché qu’on ne peut ignorer

Safran a publié en 2024 un chiffre d’affaires record de 27,3 milliards d’euros en données ajustées, en hausse de 17,8 % sur un an. Pour 2025, le groupe anticipe une progression de 10 % et un résultat opérationnel courant compris entre 4,8 et 4,9 milliards d’euros. La Chine est au cœur de cette trajectoire : le pays devrait devenir le premier marché mondial de l’aviation commerciale d’ici 2040, avec des milliers d’appareils à livrer, autant de moteurs, de nacelles et d’équipements pour lesquels Safran est un fournisseur de premier rang.

L’arbitrage auquel le groupe est confronté est asymétrique. Perdre des contrats de défense américains représente une menace immédiate et chiffrable. Se couper du marché chinois, une amputation stratégique sur vingt ans. En mars 2026, le Premier ministre français a confié à trois députés une mission sur les politiques de sécurité économique mises en œuvre par les principaux partenaires européens, ciblant la protection des actifs stratégiques et la réduction des dépendances. Paris n’a pas encore formulé de réponse publique à la pression américaine.



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