Berlin tourne le dos à l’industrie européenne de défense pour acheter américain

Pendant que le programme d'avion franco-allemand SCAF s'effondre, Berlin équipe ses frégates et ses bases de systèmes américains.

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Entre 2020 et 2024, les importations d’armements de l’Allemagne ont bondi de 334 %. Selon le SIPRI, environ 70 % de ces achats provenaient des États-Unis. En 2024, Berlin a dépensé 88,5 milliards de dollars en défense, premier budget militaire d’Europe, quatrième mondial, derrière Washington, Pékin et Moscou. Une hausse de 89 % par rapport à 2015.

Ce réarmement historique, enclenché par la « Zeitenwende » proclamée par Olaf Scholz le 27 février 2022 après l’invasion russe de l’Ukraine, s’est opéré pour l’essentiel en mode achat sur étagère : des systèmes déjà disponibles, livrables rapidement, sans attendre des programmes de développement de cinq à dix ans. Le ministère allemand de la Défense a formalisé cette priorité dans un document de doctrine publié en avril 2023 : le temps est devenu le critère absolu des acquisitions. Dans cette logique, les États-Unis avaient une longueur d’avance que l’industrie européenne ne pouvait pas combler.

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Une bombe dicte le choix de l’avion

En décembre 2022, Berlin a commandé 35 chasseurs F-35A à Lockheed Martin pour un montant évalué à 8,4 milliards de dollars par le Pentagone, environ 10 milliards d’euros tout équipement inclus. La raison avancée publiquement : remplacer les Tornado en fin de vie. La raison déterminante est ailleurs.

À la base aérienne de Büchel, dans la Rhénanie-Palatinat, une vingtaine de bombes thermonucléaires américaines B61 sont entreposées. En vertu du dispositif de « nuclear sharing » de l’OTAN, l’Allemagne a l’obligation de maintenir la capacité de les délivrer. Seul le F-35A est compatible avec les nouvelles B61-12, la version à guidage de précision désormais déployée par Washington. Certifier l’Eurofighter pour cette mission aurait exigé un processus d’homologation américain sans délai garanti. En décembre 2025, la revue 19FortyFive résumait : « Le choix allemand du F-35A est une réponse pragmatique aux obligations OTAN de Berlin. » Les 35 appareils sont tous affectés à Büchel.

Là où l’Europe ne livre pas

Pour la surveillance maritime, la Bundeswehr utilisait des P-3C Orion vieillissants. Le projet franco-allemand MAWS progressait trop lentement ; la modernisation des Orion a été jugée inatteignable. Berlin a commandé des Boeing P-8A Poseidon. Pour ses hélicoptères lourds, elle a retenu le CH-47F Chinook afin de remplacer les CH-53G. Dans les deux cas, aucun équivalent européen n’existait en configuration opérationnelle livrable dans les délais exigés.

La marine allemande suit le même chemin. Berlin a décidé de doter ses futures frégates F127, les plus grandes jamais construites pour la Bundesmarine, de systèmes de combat américains pour un montant de 10 milliards d’euros. Un contrat qui prolonge, dans le domaine naval, la même logique : faute de système européen disponible et certifié à ce niveau de performance, c’est Washington qui fournit le cerveau du bâtiment de guerre.

Le même schéma s’est reproduit dans la défense antimissile. L’European Sky Shield Initiative, lancée par Berlin en 2022 pour fédérer des alliés autour d’une architecture commune, a intégré en priorité le Patriot américain pour la moyenne portée et l’Arrow 3 américano-israélien pour l’interception exo-atmosphérique. Paris, qui défend le SAMP/T franco-italien, a protesté. Berlin n’a pas modifié ses choix.

Noah Heinemann, chercheur à l’IRIS, notait en février 2025 que l’achat sur étagère « est principalement utilisé pour accéder à des plateformes disponibles sur le marché avec des délais de livraison courts ». Dans plusieurs domaines critiques, Washington était le seul fournisseur à répondre à ce critère.

Vingt-sept budgets, pas une industrie

La part des États-Unis dans le commerce mondial des armes est passée de 35 % sur la période 2015-2019 à 43 % sur 2020-2024, selon le SIPRI. Pendant ce temps, l’Europe achetait massivement américain, y compris des pays qui disposent pourtant de leurs propres industriels de défense.

Les États-Unis ont restructuré leur secteur au cours des années 1990 autour de cinq groupes intégrés : Lockheed Martin, RTX, Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics. Ces acteurs produisent en masse, livrent des systèmes complets, assurent la maintenance sur plusieurs décennies. En Europe, les vingt-sept États membres maintiennent vingt-sept planifications capacitaires distinctes. Les doublons persistent dans presque toutes les catégories. Les lignes de production, réduites pendant les années de « dividende de la paix », nécessitent deux à cinq ans pour être relancées. En mars 2025, Le Monde relevait que les usines françaises tournaient déjà « à plein régime », sans capacité d’absorption immédiate de nouvelles commandes.

L’Allemagne l’a formalisé dans sa stratégie nationale de défense révisée en décembre 2024 : dans les secteurs où les capacités domestiques sont insuffisantes, la coopération transatlantique est explicitement jugée préférable à un développement national solitaire.

Depuis son adhésion à l’Alliance atlantique en 1955, l’Allemagne a construit sa défense autour des standards américains : systèmes de communication, procédures opérationnelles, pièces de rechange, formations interopérables. Acheter américain, c’est aussi garantir une compatibilité immédiate avec les forces alliées, un argument logistique autant que politique.

Cette orientation s’est accompagnée d’une méfiance persistante envers Bruxelles. Même après 2022, Berlin a organisé ses achats collectifs, Leopard 2 A8 et ESSI, en construisant des coalitions ad hoc entre pays acheteurs, en contournant les mécanismes européens. En mars 2025, Le Monde notait que « l’ADN atlantiste persiste » : l’Allemagne refuse que les crédits du programme EDIP soient réservés aux seuls matériels conçus et fabriqués en Europe, comme le réclame Paris.

Quand Trump force la question

En mars 2025, une question a circulé dans les états-majors et les ministères allemands : les États-Unis pourraient-ils désactiver à distance les F-35 livrés à la Bundeswehr ? Washington collecte-t-il des données militaires sensibles auprès de ses clients ? Le ministre de la Défense Boris Pistorius a consulté généraux et experts. Il a déclaré publiquement qu’« il n’est pas possible d’arrêter les F-35 à distance ». Mais le fait que la question ait été posée officiellement a mis en évidence ce que des décennies d’achats américains avaient construit sans que personne ne le mesure : une dépendance technologique, logistique et informationnelle envers un allié dont les priorités venaient de changer.
Josef Braml, expert américano-allemand, a formulé le diagnostic sans détour : « Trump a clairement montré que l’Amérique ne peut plus être considérée comme fiable. »

La réaction du gouvernement Merz a été rapide. En septembre 2025, Berlin a dévoilé un plan de 83 milliards d’euros d’achats d’armements pour la période septembre 2025 – décembre 2026, avec seulement 8 % attribués à des fournisseurs américains. Entre 2020 et 2024, l’Allemagne avait dépensé plus de 17 milliards d’euros en équipements américains.
Ce tournant a ses limites. Sur les 83 milliards6,8 milliards restent fléchés vers des systèmes américains, F-35 additionnels envisagés, missiles Patriot, torpilles Mark 54, Tomahawk, dans les niches où aucune alternative européenne n’est certifiée à court terme. Les contrats déjà signés sur les F-35, le P-8A, le Patriot et les frégates F127 sont des engagements pluriannuels irréversibles. La dépendance est intégrée dans les capacités opérationnelles de la Bundeswehr pour les dix à quinze prochaines années.

En avril 2026, pendant que Berlin évaluait une commande de 35 F-35 supplémentaires, la médiation de dernière chance entre Dassault Aviation et Airbus sur le futur avion de combat européen (SCAF) a échoué selon la presse allemande.



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