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Trente ans après l’acquisition de ses premiers F-16 américains, le Portugal doit choisir leur successeur. Ce renouvellement de flotte, estimé à 5,5 milliards d’euros, mobilise depuis 2019 l’état-major de la Força Aérea Portuguesa, dont les appareils affichent pour certains quarante ans de service. Mais depuis mars 2025, ce dossier technique est devenu un révélateur politique : la remise en cause de l’engagement américain envers l’OTAN par l’administration Trump a conduit Lisbonne à rouvrir une compétition que tout le monde croyait close, et à considérer sérieusement le Rafale français comme alternative au F-35A de Lockheed Martin.
Des sources proches des négociations indiquent que le Rafale a pris une avance dans la compétition portugaise. Lisbonne n’a confirmé aucune décision. Le gouvernement portugais n’a pas signé de contrat avec Lockheed Martin, ni avec Dassault Aviation.
Le 8 février dernier, le socialiste António José Seguro a remporté l’élection présidentielle avec 66,7 % des suffrages au second tour, face au candidat d’extrême droite André Ventura (Chega), qui n’en a obtenu que 33,3 %. Washington misait sur Ventura pour signer rapidement le contrat F-35A. Seguro s’est prononcé depuis longtemps en faveur d’une solution européenne de défense. Selon le site Avions Légendaires, «même les militaires semblent avoir des inclinations en faveur du Rafale», un retournement notable au regard des positions de l’état-major exprimées six mois plus tôt.
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Une flotte qui n’aurait pas dû attendre
La Força Aérea Portuguesa opère 28 F-16 — 24 monoplaces F-16AM et 4 biplaces F-16BM. Ces appareils, acquis entre 1994 et 1999 dans le cadre des programmes Peace Atlantis I et II, ont pour la plupart dépassé les 7 000 heures de vol. Certains affichent entre 31 et 40 ans de service.
Le Portugal en avait initialement commandé 40. Il en a revendu 17 à la Roumanie, 12 en 2013, puis 5 entre 2019 et 2020. Les 28 restants approchent ou dépassent leurs limites de résistance structurelle.
«Ce remplacement aurait dû être entamé il y a une vingtaine d’années», a déclaré le général João Cartaxo Alves, chef d’état-major de l’armée de l’air portugaise. Il cite en comparaison le Danemark et la Norvège, qui ont lancé leur processus d’acquisition dès 2008-2009. Face aux missiles sol-air de dernière génération et aux environnements de guerre électronique avancée, le F-16, même modernisé, ne répond plus aux exigences opérationnelles actuelles.
La géographie aggrave l’urgence. Les Açores se trouvent à 1 500 kilomètres du continent portugais, Madère à 900. Opérer un chasseur monoréacteur au-dessus de l’Atlantique impose des contraintes de mission différentes de celles d’un biréacteur, et le F-35A n’a qu’un seul moteur.
Avril 2024 : le F-35 semblait acquis
En avril 2024, le gouvernement portugais avait officiellement confirmé sa préférence pour le F-35A de Lockheed Martin. Des pilotes de la Força Aérea avaient commencé leur formation avec l’US Air Force. Une recommandation préliminaire d’achat avait été soumise au gouvernement dès novembre 2023.
Le général Cartaxo Alves n’avait pas laissé de place au doute : «les avions européens, comme le Rafale et l’Eurofighter, sont moins avancés. On peut envisager un chasseur européen de pointe dans vingt ans, mais il n’y a pas d’alternative aujourd’hui», avait-il déclaré. Le programme portait sur 27 appareils, pour un coût estimé à 5,5 milliards d’euros sur vingt ans, soit l’équivalent de douze années d’achats militaires portugais. Sept pays européens de l’OTAN, l’Italie, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, la Belgique, la Finlande et la Pologne, avaient déjà commandé ou réceptionné des F-35A.
Aucun contrat ne fut signé. Cette absence, perçue à l’époque comme une étape administrative ordinaire, allait tout changer.
13 mars 2025 : le ministre rompt
Le 13 mars 2025, le ministre de la Défense Nuno Melo accorde un entretien au quotidien Público : «Dans nos choix, nous ne pouvons pas rester insensibles à l’environnement géopolitique. La position récente des États-Unis, dans le contexte de l’OTAN, doit nous faire réfléchir aux meilleures options, car la prévisibilité de nos alliés est un atout majeur à prendre en compte», a-t-il déclaré.
Quatre griefs alimentent ce retournement. La rhétorique de Donald Trump sur l’engagement américain à défendre ses alliés de l’OTAN a semé un doute que Lisbonne ne cache plus. Joachim Schranzhofer, responsable communication chez l’armementier allemand Hensoldt, a déclaré au journal Bild que la possibilité pour Washington de bloquer à distance les systèmes d’un F-35 étranger est «plus qu’une rumeur». Le coût horaire de vol du F-35A atteint environ 40 000 dollars, contre 16 000 à 20 000 euros pour le Rafale. Et l’absence de contrat signé laissait la porte ouverte.
Melo annonce l’ouverture d’une compétition formelle entre le Rafale F4 de Dassault Aviation, l’Eurofighter Typhoon Tranche 4 et le JAS-39 Gripen E/F de Saab. Éric Trappier, PDG de Dassault Aviation, déclare dans le Journal du Dimanche qu’il «a envie de proposer le Rafale au Portugal».
De challenger à favori : l’offensive Dassault
En juin 2025, Trappier confirme devant le Sénat français que Dassault «travaille beaucoup avec le Portugal pour essayer de le convaincre de choisir le Rafale», précisant que l’avionneur agit «parce qu’il n’a pas encore signé de commande de F-35, même s’il était sur le point de le faire». À partir de septembre 2025, la presse portugaise généraliste et spécialisée adopte largement le Rafale F4 comme «le seul avion de combat pouvant remplacer efficacement les F-16».
Le Rafale est ITAR-free : son avionique, sa cellule, sa motorisation et son armement sont de conception française et européenne. L’administration américaine ne dispose d’aucun levier juridique pour en bloquer l’exportation ou le déploiement en représailles diplomatiques. En mai 2025, lors d’opérations aériennes indiennes au Pakistan, un Rafale touché par un missile air-air a pu rejoindre les abords de sa base, permettant l’éjection en sécurité de son pilote. Cet épisode a circulé dans les états-majors européens comme un argument opérationnel concret.
Paris propose également un accord industriel : l’entreprise OGMA (Indústria Aeronáutica de Portugal) serait associée à la chaîne de maintenance et potentiellement au programme SCAF (Système de Combat Aérien du Futur), sur le modèle de ce qu’a obtenu la Belgique. Des discussions portent par ailleurs sur un accord croisé incluant l’achat par la France de drones militaires portugais, produits par Tekever ou UAVision.
Décembre 2025 : l’état-major tient sa ligne
Le 19 décembre 2025, le général Cartaxo Alves accorde un entretien au Diário de Notícias. Il maintient la préférence opérationnelle de la Força Aérea pour 14 à 28 F-35A, dans le cadre de la Loi de programmation militaire. La vision stratégique Força Aérea 5.3, élaborée par l’état-major, stipule qu’un chasseur de cinquième génération est un «incontournable stratégique et opérationnel». Cartaxo Alves cite la «capacité de survie et connectivité supérieures que les avions européens ne peuvent égaler».
Les partisans du F-35 à l’état-major répondent que Washington n’a jamais utilisé le moindre levier de blocage contre un allié de l’OTAN, et que l’hypothèse du «kill switch» reste purement théorique. Rejoindre les sept opérateurs européens du F-35 offrirait à la Força Aérea une intégration dans des architectures de commandement et de partage de données que le Rafale, de génération 4,5, ne peut pas égaler sur ce point précis.
Entre un état-major qui défend l’interopérabilité atlantique et un gouvernement qui regarde vers Bruxelles et Paris, le dossier s’est transformé en désaccord politique ouvert.
Washington contre-attaque, Lisbonne temporise
En février et mars 2026, l’ambassadeur américain au Portugal, John Arrigo, intervient publiquement. Dans une déclaration à CNN Portugal, il affirme que le F-35 est «le meilleur chasseur» et qu’il placerait la Força Aérea «en Champions League des armées européennes».
En mars dernier, le Premier ministre Luis Montenegro a autorisé les États-Unis à utiliser la base aérienne de Lajes, aux Açores, lors des frappes américano-israéliennes contre l’Iran, là où l’Espagne avait refusé. Montenegro n’a formulé aucune préférence publique entre les deux appareils. Le ministre Melo avait posé, en novembre 2025, la logique commerciale qui sous-tend l’attente : «Lorsqu’il y a plusieurs concurrents, cela signifie que le prix baisse». Maintenir l’ambiguïté n’est pas seulement une posture politique. C’est aussi une négociation.
Le budget de défense portugais pour 2026 atteint 3,837 milliards d’euros, en hausse de 25 % par rapport à l’exercice précédent, la plus forte progression annuelle depuis onze ans.
Gripen, Eurofighter : présents dans la course, absents du podium
Le JAS-39 Gripen E/F de Saab reste officiellement en lice. En mars 2026, Daniel Boestad, vice-président de l’unité Gripen, a déclaré à l’agence portugaise SAPO voir «un potentiel industriel au Portugal» pour la fabrication de composants, sur le modèle du partenariat Saab-Embraer au Brésil. La Força Aérea opère par ailleurs six KC-390 Millennium d’Embraer, une cohérence industrielle que Saab met en avant. Mais le Gripen E n’est pas totalement ITAR-free sur certains équipements. Pour un gouvernement dont le retournement de mars 2025 reposait précisément sur cet argument, c’est une contrainte difficile à ignorer.
L’Eurofighter Typhoon Tranche 4 ne fait plus figure de concurrent sérieux dans les analyses expertes portugaises. Plus coûteux que le Rafale et jugé moins polyvalent en configuration multirôle, il a rapidement été marginalisé dans le débat public.
En août 2025, Lisbonne a annoncé sa participation en tant qu’observateur à l’un des deux programmes de chasseur de sixième génération en développement en Europe, soit le SCAF franco-germano-espagnol, soit le GCAP britannique, italien et japonais. Le ministre de la Défense João Nuno Lacerda Teixeira de Melo a précisé que «nous ne dépenserons pas un seul euro pour participer comme observateurs». L’horizon de ces programmes dépasse 2040 et ne pèse pas sur la décision immédiate.



Bonjour,
Vous aimez les chiffres tout en ayant des problèmes avec.
“Le Portugal en avait initialement commandé 40. Il en a revendu 17 à la Roumanie, 12 en 2013, puis 5 entre 2019 et 2020. Les 28 restants approchent ou dépassent leurs limites de résistance structurelle ».
17 vendus + 28 restants = 45.
Ils en ont commandé que 40.
Par ailleurs, il serait plus simple d’écrire « De 2013 à 2020, il en a revendu 17 à la Roumanie… ».
Ou « Entre 2013 et 2020 ».
Cela ferait ressortir des chiffres 40, 17. Donc 23 restants.
J’aime beaucoup votre site et vos articles. Merci !