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Le 24 février 2022, les colonnes blindées russes entrent en Ukraine. Trois ans plus tard, la guerre a produit une doctrine : des milliers de drones de petit gabarit, pilotés ou autonomes, saturent le champ de bataille, neutralisent les communications, guident l’artillerie. Les états-majors européens, qui avaient consacré leurs budgets à des systèmes lourds et coûteux, se retrouvent face à une lacune capacitaire qu’ils n’avaient pas anticipée.
En avril 2024, Mouad M’Ghari fonde Harmattan AI à Paris en s’entourant de spécialiste de l’univers des drones. L’entreprise développe des micro-drones de reconnaissance équipés d’une intelligence artificielle embarquée, capable d’identifier et de suivre des cibles sans connexion cloud ni signal GPS. Ses appareils sont conçus pour opérer dans des environnements dégradés, là où les systèmes conventionnels cessent de fonctionner. FirstMark Capital et General Atlantic apportent une première mise de 30 millions de dollars. La start-up n’a pas encore livré un seul appareil.
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1,4 milliard en deux ans
En 2026, Dassault Aviation mène un tour de table de 200 millions de dollars. Bpifrance Investissement et Future French Champions participent à l’opération. La valorisation d’Harmattan AI atteint 1,4 milliard de dollars, soit environ 1,2 milliard d’euros. L’entreprise entre dans la catégorie des licornes, la première du secteur de la défense en France, et la deuxième entreprise française à porter un nom de vent, après Mistral AI.
Les premiers capitaux étaient américains. Dassault, Bpifrance et Future French Champions ont finalisé l’opération à une valorisation sans précédent dans le secteur. Entre les deux tours, Harmattan AI a livré des drones à l’armée de Terre française, signé un contrat de 3 000 systèmes avec le ministère britannique de la Défense, et contribué au développement du drone ukrainien Ryabird de Skyeton.
Le SORONA pèse moins de 1,8 kilogramme. Il tient dans un sac à dos, se déploie en moins d’une minute et reste en vol plus de 40 minutes sur un rayon de 2 kilomètres. Sa caméra infrarouge, fournie par l’entreprise française Lynred, lui permet d’opérer de nuit.
Son processeur embarqué identifie et suit des cibles en temps réel sans connexion cloud, sans GPS, sans infrastructure de communication. Sur un champ de bataille où les Russes brouillent systématiquement les signaux GNSS depuis 2022, cette caractéristique a une valeur opérationnelle immédiate. Les composants sont modulaires et remplaçables, ce qui réduit les coûts de maintenance et permet un usage intensif à l’entraînement.
Harmattan AI assemble actuellement 1 300 appareils par mois dans son site parisien. Un déménagement près d’Orly est prévu pour porter la cadence à un niveau supérieur.
Six mois pour livrer mille drones
Fin 2024, l’armée de Terre formule un besoin urgent : 1 000 micro-drones. La Direction générale de l’armement lance un appel d’offres européen. Le cahier des charges comporte une vingtaine d’exigences, là où les procédures d’acquisition classiques en alignent parfois des centaines. Six mois pour notifier le contrat. Six mois pour livrer. Les 1 000 drones sont remis à des unités participant à l’exercice Orion 2026.
Catherine Vautrin, ministre des Armées, a déclaré que cette réactivité devait devenir « la nouvelle norme » et « la nouvelle échelle de temps » des armées. Une procédure d’acquisition de défense bouclée en douze mois, de l’expression du besoin à la livraison finale, reste une anomalie statistique dans l’histoire de la DGA. Le modèle traditionnel fonctionnait à l’envers. Les armées définissaient leurs besoins après retour d’expérience terrain, lançaient des appels d’offres longs, attendaient.
Dassault, Bpifrance et la question du capital
L’entrée de Dassault Aviation au capital n’est pas seulement financière. Eric Trappier, PDG du groupe, a indiqué que le partenariat visait à renforcer « la capacité de la France à fournir des solutions d’autonomie à forte valeur ajoutée à ses forces armées ». L’intelligence artificielle d’Harmattan AI doit être intégrée au Rafale F5 et aux drones d’accompagnement Ucas, les systèmes aériens inhabités de combat développés par Dassault.
Emmanuel Macron a qualifié l’opération d’« excellente nouvelle pour notre autonomie stratégique ». La déclaration intervient au moment précis où la question du capital retrouve une dimension géopolitique : les premiers actionnaires d’Harmattan AI étaient américains. Ils le sont toujours, dans une proportion non communiquée. L’entrée de Dassault, Bpifrance et Future French Champions modifie la structure du tour, pas nécessairement celle du capital cumulé depuis l’amorçage.
Le modèle suivi s’inspire directement d’Anduril Industries, fondée par Palmer Luckey aux États-Unis : des entreprises privées anticipent les besoins militaires, développent sur fonds propres, lèvent avant toute commande. L’adossement à Dassault en constitue la variante européenne, avec tout ce que le mot souveraineté implique d’ambigu quand le capital reste partiellement offshore.
De Londres à Kiev
Le contrat britannique porte sur 3 000 systèmes autonomes pour le ministère de la Défense du Royaume-Uni. La chronologie exacte par rapport à la levée de 200 millions de dollars n’a pas été communiquée. Harmattan AI vend ici à un client exigeant, sans commande française préalable pour asseoir sa crédibilité commerciale.
La contribution au Ryabird ukrainien de Skyeton ajoute une dimension que les communiqués officiels n’approfondissent pas. Un drone utilisé dans un conflit en cours intègre des améliorations issues d’une start-up parisienne fondée il y a deux ans. La nature précise de cette contribution, technique, logicielle ou matérielle, n’a pas été détaillée.


