Défense : l’Alsace prépare le drone intercepteur qui manque à la France

Une PME du Bas-Rhin a construit le drone intercepteur le plus rapide d'Europe. La France n'en a pas encore commandé un seul.

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En avril 2026, la DGA (direction générale de l’Armement) a lancé ELISA, un appel à projets de 18,7 millions d’euros pour développer exactement le type de drone intercepteur qu’une PME alsacienne fabrique depuis moins d’un an et vend déjà à l’étranger. ALM-Meca et ses 17 salariés n’attendent plus qu’une chose : que leur propre pays commande.

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Le cahier des charges est précis. Le partenariat d’innovation ELISA, lancé par la Direction générale de l’armement en avril 2026, porte sur le développement et l’industrialisation de drones intercepteurs capables de neutraliser des cibles de plus de 100 kilogrammes volant jusqu’à 600 km/h. Volume cible : 1 000 unités. Enveloppe : 18,7 millions d’euros sur 84 mois. Les candidats avaient jusqu’au 7 mai 2026 pour déposer leur dossier.

Dans le Bas-Rhin, une PME de 17 salariés lit ces spécifications avec une attention particulière. ALM-Meca a développé le Fury 120, un intercepteur à microréacteur kérosène d’environ 1,1 mètre de long, capable d’atteindre 700 km/h, résistant jusqu’à 20 G d’accélération et emportant une charge militaire de 2 kilogrammes. Aucun équivalent n’existe en Europe. Le seul concurrent mondial identifié est l’américain Anduril, avec son Roadrunner.

Le Fury 120 a été développé en moins d’un an, entièrement sur fonds propres, sans subvention publique, sans levée de fonds, sans un euro de la DGA ni de l’Agence Innovation Défense.

Les programmes d’armement nationaux s’étirent ordinairement sur des décennies et mobilisent des milliards ; ALM-Meca a produit une innovation de rupture dans un délai qui rend obsolètes la plupart des cycles d’acquisition institutionnels. Sur le plan technique, le Fury n’est pas un drone supersonique — le mur du son se situe à 1 224 km/h — mais un engin ultra-rapide à microréacteur dans une catégorie pour laquelle l’Europe ne dispose d’aucune autre solution industrielle. Le ministère des Armées a passé une première commande de turbines intégrant la technologie ALM-Meca. Une commande ferme d’intercepteurs Fury reste, à ce jour, attendue.

Testé par -25°C, déployé en Ukraine

Pendant que Paris finalise ses appels d’offres, la motorisation ALM-Meca est déjà opérationnelle sur des théâtres de guerre réels.

La start-up française Alta Ares, créée en 2024, a intégré le microréacteur alsacien dans son drone Black Bird. En février 2026, l’engin a été testé en Estonie par -25°C en altitude, atteignant 450 km/h lors de trois vols consécutifs. Le système complet déployé en Ukraine, qui associe radars tactiques, fusion de données et un algorithme d’intelligence artificielle baptisé « Pixel Lock », revendique un taux d’interception de 70 % contre les drones russes Shahed, pour un coût inférieur aux 60 000 dollars d’un Shahed. Ces chiffres sont ceux qu’Alta Ares avance ; ils n’ont pas été confirmés par une source militaire indépendante.

Thierry Berthier, conseiller scientifique d’ALM-Meca, a déclaré : « Fury a volé sur plusieurs continents. On a déjà des commandes, pas encore en France malheureusement, mais on est optimiste. » Marc Chavent, député de l’Ain (UDR), a pris acte de ce paradoxe le 31 mars 2026.

Le 31 mars 2026, Marc Chavent a déposé une question écrite au ministère des Armées. Il demandait explicitement si la DGA entendait tirer les leçons du modèle ALM-Meca, développement rapide et coût réduit sur fonds propres, et si l’entreprise serait intégrée au Pacte drones aériens de défense lancé par la DGA en 2024.

Ce pacte regroupe désormais 170 entreprises. Il a déjà produit un résultat concret : 1 000 micro-drones Sonora ont été livrés à l’armée de Terre en janvier 2026, commandés six mois plus tôt à moins de 1 000 euros l’unité. Quand l’État décide d’agir vite, il en est capable. La question de Chavent n’avait pas encore reçu de réponse officielle au moment de la publication de cet article.

Le Grand Est, troisième force de défense française

ALM-Meca n’est pas un cas isolé dans un désert industriel. Le Grand Est est la troisième région française par les effectifs civils et militaires du ministère des Armées : 52 000 personnels, 23 régiments, 2 bases aériennes. Le secteur Défense génère 4,3 milliards d’euros d’impact économique sur la région. Plus de 140 PME et ETI y travaillent pour la Défense, produisant environ 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel.

Deux exemples montrent que la montée en gamme est déjà engagée. À Witry-lès-Reims, Aresia, seul fabricant mondial de réservoirs largables pour le Rafale, emploie 67 salariés sur son site marnais et a investi dans un robot de soudage pour atteindre 15 réservoirs mensuels d’ici septembre 2025, à la demande directe de Dassault Aviation. Le groupe vise 250 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025, porté par un carnet de commandes Dassault de 220 appareils représentant 46,6 milliards d’euros. En Moselle, Utilis, spécialiste des campements tactiques, a dépassé 31 millions d’euros de chiffre d’affaires et construit un nouveau site de 2 000 m².

Le Cluster Aériades anime depuis plusieurs années le programme « Horizon 2026 » : une centaine d’entreprises membres, quarante sociétés accompagnées dans leur diversification défense. En octobre 2025, la Région Grand Est a adopté la première feuille de route Défense territoriale de France, couvrant la période 2025-2028 et adossée notamment au Fonds Européen de Défense.

449 milliards annoncés, les commandes restent à signer

Le 8 avril 2026, le gouvernement Lecornu a présenté en Conseil des ministres une actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030 : l’enveloppe initiale de 413 milliards d’euros a été rehaussée de 36 milliards supplémentaires, pour un total de 449 milliards. Le budget annuel de la Défense atteint 57,1 milliards d’euros en 2026, avec un objectif à 76,3 milliards en 2030.

Les industriels régionaux entendent ces chiffres. Ils attendent les bons de commande. Le contre-exemple vient du même territoire : ACEA, fabricant alsacien de cartes électroniques, a renoncé à entrer dans la Base Industrielle et Technologique de Défense face à la lourdeur des contraintes réglementaires. Entre 2022 et 2024, le secteur a recruté 15 % de salariés supplémentaires, mais neuf métiers sur dix dans la BITD nationale sont en tension. Former et recruter exige des perspectives à moyen terme que seules des commandes fermes peuvent garantir.

ELISA, avec son dépôt de dossier fixé au 7 mai 2026, représente pour ALM-Meca la première opportunité de transformer une technologie exportée en contrat domestique. Les spécifications du programme correspondent au Fury 120 ligne par ligne. Reste à savoir si les mécanismes d’achat de l’État suivront la logique que ses propres cahiers des charges semblent tracer.



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1 commentaires sur « Défense : l’Alsace prépare le drone intercepteur qui manque à la France »

  1. nous avons des starts up inovantes, qui repondent aux demandes express de nos armées actuelles…mais quels reponses de la part de la DGA et autres organismes militaires et politiques ? Rien pas de commande, du déni…nos politiciens et autres fonctionnaires ne sont que des enfants gàtés…pauvre France

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1 commentaires