Défense : dans le secret des détecteurs infrarouges « made in Isère »

Une entreprise iséroise inconnue du grand public fabrique les yeux des systèmes d'armes européens, et elle vient de franchir un seuil industriel qui change la nature de son rôle. Lynred est devenue, délibérément, un instrument de souveraineté technologique au moment précis où l'Europe décide de se réarmer.

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En octobre 2025, les lignes de production de Lynred ont basculé vers un site entièrement neuf à Veurey-Voroize, en Isère. Huit mille deux cents mètres carrés de salles blanches ultramodernes, livrés au premier trimestre 2025 et pleinement opérationnels six mois plus tard. L’investissement, 85 millions d’euros financés par des prêts du CIC et de Bpifrance, est le plus important de l’histoire de la société depuis sa fondation en 1986.

Ce chantier, baptisé Campus, a également permis de rapatrier en Isère 20 % des capacités de production restées implantées à Palaiseau, en Essonne, rassemblant désormais l’intégralité des lignes françaises sur un seul site. La production annuelle de détecteurs bolomètres s’établit aujourd’hui à 300 000 unités. L’objectif fixé pour 2030 est de 700 000. Pour l’atteindre, Lynred prévoit de recruter 200 collaborateurs supplémentaires d’ici cette échéance.

Xavier Caillouet, directeur général depuis fin 2023, a dimensionné Campus pour 700 000 bolomètres annuels d’ici 2030, soit plus du double de la capacité actuelle, en pariant sur des marchés, l’automobile en tête, dont les volumes de masse ne sont pas encore atteints.

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Numéro deux mondial, zéro notoriété publique

Lynred emploie plus de 1 000 personnes, a livré depuis ses origines plus de deux millions de détecteurs dans le monde entier, et affichait en 2024 un chiffre d’affaires de 200 millions d’euros. C’est la deuxième entreprise mondiale sur son marché et la première en Europe. Son nom reste inconnu du grand public.

La société est une joint-venture détenue à parts égales par Safran et Thales. Sa gouvernance réunit Hervé Bouaziz, polytechnicien de la promotion X88, passé par la DGA et Safran, à la présidence, et Xavier Caillouet, trente ans de carrière chez Thales, à la direction générale. Le retrait de chiffre d’affaires observé entre 2022 (229 millions d’euros) et 2024 (200 millions) est attribué par la direction aux coûts d’absorption du chantier Campus.

Du proche au lointain infrarouge, les détecteurs produits à Veurey-Voroize couvrent l’intégralité du spectre électromagnétique grâce à trois familles de technologies : HgCdTe (mercure-cadmium-tellure), InGaAs (arséniure d’indium-gallium) et IGN. Le Rafale, des satellites météorologiques, les boules optroniques des drones tactiques, les jumelles de combat et les viseurs de véhicules blindés en sont équipés.

Sur le marché spatial, aucun autre fabricant européen ne produit de détecteurs infrarouges de qualité vol : plus de cinquante modèles développés par Lynred tournent actuellement en orbite ou explorent le système solaire.

L’Isère, deuxième région de défense française

Auvergne-Rhône-Alpes est la deuxième région française pour l’industrie de défense : le ministère des Armées y recensait en août 2025 quelque 738 PME et ETI sous-traitantes directes et 25 121 emplois dans la filière. Safran, Thales, Nexter, Dassault et Arquus y ont installé des sites majeurs. La région concentre 40 % des composants électroniques et 25 % de la plasturgie et du caoutchouc produits en France.

En 2025, la Région a annoncé un plan de 200 millions d’euros : 100 millions abondent un fonds d’investissement dédié aux industries de défense et de sécurité, 100 millions prennent la forme d’un prêt à l’innovation. Une convention stratégique a été signée avec le ministère des Armées pour faciliter l’accès des PME locales aux marchés publics de défense.

En 1986, la Direction générale de l’armement et le CEA-Leti créent Sofradir à Grenoble, une spin-out conçue pour industrialiser la production de composants infrarouges refroidis, avec la participation de Thomson-CSF et de la Sagem. Sofradir reçoit dès l’origine des commandes de la DGA pour des composants destinés aux programmes d’armement français, à une époque où aucun fournisseur européen civil ne maîtrise cette technologie.

Quelques années plus tard naît Ulis, filiale grenobloise spécialisée dans les microbolomètres, les détecteurs non refroidis. Les deux entités fusionnent en 2019 pour former Lynred, héritière de quarante ans de développements financés d’abord sur crédits publics de la DGA et du CEA, puis sur recettes commerciales propres à mesure que les marchés civils s’ouvraient.

Les applications militaires et spatiales représentent entre 35 et 45 % du chiffre d’affaires de Lynred. Le solde provient des marchés industriels : détection de corps humains à travers les fumées pour les services d’incendie, identification de fuites de méthane dans les raffineries, diagnostic thermique des bâtiments, surveillance environnementale.

Xavier Caillouet et Hervé Bouaziz ont orienté la stratégie vers cette clientèle civile large depuis l’arrivée du premier à la direction générale fin 2023. Un détecteur infrarouge refroidi peut coûter plusieurs dizaines de milliers d’euros dans sa version défense ; le même composant, simplifié pour usage industriel, adresse des volumes sans commune mesure avec les commandes d’État.

NIT, la PME qui manquait au catalogue

En octobre 2024, Lynred a finalisé l’acquisition de New Imaging Technologies, une PME francilienne spécialisée dans les capteurs d’imagerie à courte longueur d’onde infrarouge, le SWIR. NIT est la seule entreprise européenne capable de produire une matrice SWIR haute définition 1080p avec un pas de pixel de 8 micromètres, un record de densité utile pour les applications d’intelligence artificielle, de deep learning et d’imagerie multispectrale.

« L’acquisition de NIT est un accélérateur de croissance. Nous allons proposer des produits SWIR innovants et exploiter rapidement les complémentarités et synergies entre nos deux activités », a déclaré Hervé Bouaziz. NIT est désormais intégrée comme business unit SWIR au sein de Lynred.

Depuis 2023, Lynred pilote le projet HEROIC (High Efficiency Read-Out Integrated Circuit), un consortium de dix partenaires européens dont le groupe allemand AIM et le belge Xenics, financé à hauteur de 18 millions d’euros par le Fonds Européen de Défense. L’objectif est de développer une technologie CMOS d’origine purement européenne pour la prochaine génération de détecteurs destinés aux systèmes d’armes.

Les chaînes d’approvisionnement actuelles en composants électroniques de défense restent partiellement dépendantes de fournisseurs américains ou asiatiques. Les dix partenaires du consortium ont pour mission de supprimer cette dépendance sur les maillons les plus critiques de la chaîne.

En décembre 2024, la Commission européenne a approuvé la participation de Lynred à l’IPCEI ME-CT, sélectionné dans le cadre du plan France 2030 : 111 millions d’euros sur cinq ans, dont 27 millions en équipements, mobilisant l’équivalent de 90 personnes pour développer deux nouvelles gammes de détecteurs haute performance. Additionnés, Campus (85 millions), HEROIC (18 millions) et IPCEI (111 millions) portent à plus de 214 millions d’euros les engagements financiers simultanément ouverts par Lynred depuis 2023.

2029 : les voitures comme nouveau débouché de masse

En 2024, la NHTSA, l’agence américaine de sécurité routière, a imposé la généralisation des systèmes de freinage automatique d’urgence dans tous les véhicules légers vendus aux États-Unis d’ici 2029. Les capteurs thermiques infrarouges sont la seule technologie capable de détecter piétons, cyclistes et animaux de nuit et par mauvaises conditions météorologiques, là où caméras visibles et radars classiques échouent. « L’évolution des réglementations gouvernementales pour une sécurité renforcée changera la donne », a déclaré Xavier Caillouet, qui voit dans ce mécanisme un modèle « qui gagnera à n’en pas douter les autres continents ».

Pour Lynred, ce marché représenterait une rupture d’échelle : passer de productions en petites séries à haute valeur unitaire vers des volumes de masse, avec des contraintes de coût et de cadence radicalement différentes. C’est précisément pour cette bifurcation que le Campus a été dimensionné à 700 000 bolomètres annuels d’ici 2030, et non aux 300 000 unités que les lignes précédentes suffisaient à produire.

Le 19 février 2026, la loi de finances pour 2026 a été promulguée avec 57,1 milliards d’euros hors pensions pour la mission Défense, soit une hausse de 6,7 milliards par rapport à 2025 et la progression la plus forte de l’ensemble du budget de l’État. Depuis 2017, le budget du ministère des Armées a quasi doublé, passant de 32,7 à 57,1 milliards d’euros.

Lynred évalue la croissance annuelle de son marché adressable à 6 %. Sur cette base, Xavier Caillouet s’est fixé l’objectif de doubler les volumes de production d’ici 2030. Campus est opérationnel depuis octobre 2025, les recrutements ont commencé, et la barre des 700 000 bolomètres annuels fixée pour 2030 est le prochain seuil à franchir.



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