Rafale : la France n’a plus assez d’avions pour se défendre

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La France aligne en 2024 moins d’avions de chasse qu’à aucun moment depuis la fin de la Guerre froide, et le gouvernement vient pourtant de décider de ne pas commander un seul Rafale supplémentaire. C’est ce paradoxe que le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’Armée de l’Air et de l’Espace, a chiffré devant les parlementaires : sa flotte tourne à un régime supérieur de 15 % à ce que son cycle de vie prévoit.

Lors de cette audition, en juillet 2025, le général Bellanger a posé les termes de l’équation. « Polyvalence ne rime pas avec ubiquité », a-t-il indiqué. La maintenance est accélérée pour compenser le nombre insuffisant d’appareils disponibles, et les cellules vieillissent plus vite que prévu.
L’Armée de l’Air et de l’Espace dispose aujourd’hui de 109 Rafale en service. La Marine nationale en aligne 41 supplémentaires, soit 150 chasseurs au total pour couvrir l’ensemble des engagements français : territoire métropolitain, opérations extérieures, composante nucléaire aéroportée.

Entre 1991 et 2024, le parc de chasse a été divisé par trois. La cession de 24 Rafale d’occasion à la Grèce et à la Croatie a encore amputé les effectifs, au moment même où le retrait des Mirage 2000-5F est programmé aux alentours de 2030 — calendrier désormais accéléré par le don de six appareils à l’Ukraine en 2024.

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Trente ans de coupes, un parc sous-dimensionné

La Loi de programmation militaire 2024-2030 affiche une cible de 225 chasseurs polyvalents à l’horizon 2035. Sur ces 225 appareils, 48 sont des Mirage 2000D dont la rénovation à mi-vie n’a pas intégré de capacité air-air cohérente. Ces avions ne peuvent assurer ni la défense aérienne ni la supériorité de chasse. En appareils véritablement polyvalents, la cible réelle est sensiblement inférieure à ce qu’annonce la LPM.

L’ancien ministre des Armées Sébastien Lecornu a chiffré le déficit : il manquerait entre 20 et 30 Rafale supplémentaires pour que les forces puissent tenir simultanément sur plusieurs théâtres. Ce constat, formulé par un ministre en exercice en février 2025, n’a pas débouché sur une commande. Le projet de loi de finances 2026, présenté à l’automne 2025, avait pourtant prévu une commande de 60 Rafale supplémentaires — avant que l’actualisation de la LPM, adoptée le 8 avril 2026, ne revienne sur cette perspective.
Pour garantir la Posture permanente de sûreté aérienne en métropole et la disponibilité de la composante nucléaire aéroportée, l’armée doit sanctuariser environ cinq escadrons de Rafale, soit une centaine d’appareils immobilisés avant même qu’un conflit ne soit déclaré.

Le ratio empirique couramment utilisé dans les milieux de défense impose une contrainte supplémentaire : pour déployer un avion en opération, il faut en posséder cinq au total, les autres étant absorbés par la maintenance, la formation des équipages et les rotations. Appliqué à la flotte française, ce ratio laisse entrevoir une capacité de projection de seulement une trentaine de Rafale, Air et Marine confondus, auxquels s’ajouteraient une dizaine de Mirage 2000D en appui. L’hypothèse de la LPM, qui prévoit 40 chasseurs de l’Armée de l’Air déployables pour un engagement majeur, apparaît dès lors comme un plafond optimiste.
Des simulations sur les stocks actuels de Meteor, qui ont circulé dans les milieux de défense, aboutissent à une estimation de une à trois journées de combat en haute intensité. Pour certains effecteurs, l’estimation tombe à vingt-quatre heures.

Le F5 plutôt que le nombre

L’actualisation de la LPM 2024-2030 ne prévoit pas de commandes de Rafale au-delà des tranches déjà contractualisées. La ministre des Armées Catherine Vautrin a justifié ce choix lors d’une audition parlementaire par une priorité unique : développer le standard Rafale F5 et son drone de combat d’accompagnement. La contrainte est réelle, le F5 devant intégrer le futur missile nucléaire hypersonique ASN4G dont le calendrier ne souffre pas de retard.

Le développement du standard F5 est estimé à environ 5 milliards d’euros. Ces fonds, initialement cofinancés à hauteur de 3,5 milliards par les Émirats arabes unis, ont finalement dû être assumés intégralement par l’État français après le retrait des EAU fin 2025, en raison d’un désaccord sur le partage de technologies sensibles liées à la dissuasion nucléaire.

Le drone UCAV furtif destiné à accompagner le Rafale F5 concentre les inquiétudes des stratèges. Son coût unitaire devrait dépasser les 100 millions d’euros selon les premières estimations, ce qui limitera les commandes à quelques dizaines d’appareils. Les experts militaires désignent ce mécanisme sous le nom de « spirale augustinienne » : la technologie devient si coûteuse qu’elle détruit le volume qu’elle était censée compenser. En commandant un drone à 100 millions d’euros l’unité pour pallier le déficit numérique, la France risque de perpétuer exactement ce déficit.

Des essaims plutôt que des superavions ?

Plusieurs analystes spécialisés dans les questions de défense plaident pour un changement de logique. Contre les systèmes de déni d’accès modernes, les dispositifs A2/AD que déploient notamment la Russie et la Chine pour interdire l’accès à une zone de combat, des drones à bas coût, des leurres et des munitions téléopérées peuvent absorber les tirs adverses avant que les chasseurs habités n’entrent en zone. Seul le volume permet cette saturation.

Un budget distinct, fléché sur la masse et indépendant des grands programmes de rupture technologique, constituerait selon plusieurs spécialistes la seule voie praticable. Sans ce choix budgétaire explicite, le Hi-Lo mix restera un concept sans troupes.



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