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Le 22 septembre 2024, Safilin éteignait ses machines à Béthune. Vingt-trois emplois supprimés, 21,6 millions d’euros de chiffre d’affaires évaporés. L’entreprise avait été réimplantée deux ans plus tôt avec l’ambition précise de produire 250 tonnes de fil de lin par an sur le sol français. Elle avait reçu des subventions publiques à cet effet, dont une partie pourrait devoir être remboursée, selon les informations disponibles sur la procédure.
Douze jours plus tard, le 4 octobre, le Plateau Fertile fermait définitivement à Roubaix. La structure était née en 2020 de la mobilisation citoyenne et industrielle pendant le Covid, pour fédérer une production locale. Elle avait survécu quatre ans. Sa disparition est directement liée à la liquidation judiciaire de l’Atelier Agile, entré en redressement en 2023 et liquidé dès mai 2024.
Le 26 novembre, Lener Cordier, fabricant réputé de manteaux, 69 salariés, cent ans de savoir-faire à Hazebrouck, était placé en redressement judiciaire par le même tribunal de Dunkerque. Six mois plus tard, le 30 mai 2025, le tribunal prononçait la liquidation avec plan de cession. Sur les 46 salariés encore présents à cette date, 27 perdaient leur emploi. La famille Lener avait présenté un projet de reprise : le tribunal a imposé la cession.
Trois fermetures en six semaines, trois entreprises qui avaient, chacune à sa manière, porté le récit de la réindustrialisation.
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Le rebond qui n’a pas tenu
Les Hauts-de-France comptent 400 entreprises textiles, dont 250 de plus de dix salariés, et 13 500 salariés. La région concentre 20 % des effectifs nationaux du secteur et se place au deuxième rang des régions textiles françaises, derrière Auvergne-Rhône-Alpes.
Ce poids s’est constitué malgré une décennie noire. Entre 2008 et 2018, le secteur a perdu 40 % de ses emplois dans la région. Puis la crise sanitaire a produit un retournement inattendu : les donneurs d’ordre ont voulu raccourcir leurs chaînes d’approvisionnement, les consommateurs ont exprimé une préférence nouvelle pour les produits fabriqués en France, les carnets de commandes se sont remplis. La relocalisation semblait tenir ses promesses.
Elle n’a pas tenu. Entre 2022 et 2024, les mêmes entreprises qui avaient bénéficié de cet élan ont été prises dans un ciseau dont elles n’ont pas pu sortir.
Le prix de l’énergie et le lin qui manque
Safilin a été détruite par la combinaison de deux chocs simultanés : la crise énergétique d’abord, qui a alourdi les coûts de filature au point de rendre l’équation économique impossible ; de mauvaises récoltes de lin ensuite, qui ont fait exploser le prix de la matière première. Une filature ne peut pas absorber à la fois une hausse des coûts de transformation et une hausse du coût de la ressource.
Lener Cordier, spécialisé dans le manteau, produit à cycle long, commandé un an à l’avance, vendu sur des prix négociés, n’a pas davantage pu répercuter l’augmentation de ses coûts de production sur ses clients. Les marges se sont érodées exercice après exercice.
Ces deux cas documentent la même mécanique : les usines françaises paient l’énergie et les matières premières aux prix du marché mondial, mais leurs clients refusent d’absorber les surcoûts correspondants tant que les alternatives asiatiques restent accessibles à des niveaux de prix incomparables.
38 % des Français ont acheté sur Shein ou Temu en 2025
Le baromètre de l’Institut français de la mode publié en février 2026 donne un chiffre qui remet en perspective les discours sur la consommation responsable : 38 % des consommateurs français ont acheté des vêtements sur des plateformes chinoises d’ultra fast-fashion, Shein, Temu, AliExpress, au cours de l’année 2025. Ces achats représentent près d’un cinquième des volumes de ventes de vêtements en ligne en France.
Les industriels régionaux ne peuvent pas s’aligner sur ces prix. Un T-shirt Shein vendu trois euros ne peut pas être fabriqué à Roubaix à marge positive.
Mais l’ultra fast-fashion n’est qu’une des deux fuites que subit le marché du neuf « Made in France ». L’autre vient de la seconde main. En Europe, ce marché devrait atteindre 26 milliards d’euros en 2030. Le consommateur qui achète sur Vinted se perçoit comme responsable, mais son achat n’alimente aucun atelier français. Les producteurs locaux perdent du terrain des deux côtés : par le bas, sur le prix ; par le haut, sur la vertu.
Ce que Chanel construit à Venette
En novembre 2025, Chanel a remis les clés d’une usine de parfums de 30 000 m² à Venette, dans l’Oise. Investissement : 150 millions d’euros. Mise en service opérationnelle prévue en juin 2026. Près de 300 emplois à la clé. Le groupe produit sur ce site Chanel N°5 et Bleu de Chanel. Chanel achète une adresse de fabrication, pas le prix le plus bas.
À Saint-André-lez-Lille, Lemahieu a construit un modèle différent : 130 salariés, fabrication intégralement réalisée en France du tricotage à l’expédition, T-shirt en lin vendu 65 euros, garanti cinq ans, réparable. En 2024, l’entreprise a reçu les Trophées européens de la mode circulaire. À Roubaix, trois ingénieurs sortis de l’ENSAIT ont ouvert Les Trois Tricoteurs : un atelier-bar où le client regarde son pull se fabriquer en 60 minutes, par tricotage 3D intégral zéro déchet.
Ces entreprises vendent une durée, une traçabilité, une expérience de fabrication visible. La bataille du T-shirt basique en volume est perdue depuis longtemps.
L’ENSAIT forme, RegioGreenTex expérimente
L’École nationale supérieure des arts et industries textiles de Roubaix forme aujourd’hui plus de 70 % des ingénieurs textiles français. En cinq ans, le nombre de ses diplômés orientés vers le développement durable a été multiplié par dix.
Deux entreprises régionales travaillent à la transformation du modèle productif dans le cadre du programme européen RegioGreenTex, doté d’un budget de 13 millions d’euros, dont 9 millions d’euros de financement européen, mobilisant 43 partenaires dans 11 régions. La Textile de la Thiérache expérimente l’intégration de fibres recyclées, coton, laine, lin, dans la production de fils fins. Le Peignage Dumortier, à Tourcoing, optimise ses procédés pour incorporer des matières premières de seconde vie.
Ces chantiers sont réels et financés. Entre septembre 2024 et mai 2025, ils n’ont pas empêché la suppression de 50 emplois chez Safilin et Lener Cordier réunis. Le textile technique et le recyclage des fibres ouvrent un horizon industriel crédible, à un rythme qui ne compense pas, à court terme, la cadence à laquelle les ateliers d’habillement traditionnel ferment.


