La carte secrète de Macron : 150 grands projets industriels dans 63 départements

32 000 emplois industriels annoncés dans 63 départements. De l'Allier aux Hauts-de-France, les 150 projets stratégiques de Macron pourraient transformer des territoires.

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Le 22 avril 2026, Emmanuel Macron a choisi le fond d’une mine de lithium à Échassières, dans l’Allier, pour annoncer le lancement officiel des 150 « Grands Projets Stratégiques ». Le gisement d’Imerys, plus grande réserve de lithium identifiée en Europe occidentale, était le décor : 71 milliards d’euros d’investissement cumulé, 32 000 emplois directs et indirects, 63 départements concernés. Le même matin, le décret n° 2026-302 était publié au Journal officiel.

Ce texte modifie en profondeur le traitement contentieux des projets industriels classés stratégiques. Les recours ne seront plus examinés par les tribunaux administratifs de première instance : ils iront directement devant les cours administratives d’appel, compétentes en premier et dernier ressort, avec obligation de statuer en dix mois. Un degré de juridiction disparaît. La mesure s’applique aux actes administratifs pris à compter du 1er juillet 2026. Le gain espéré, selon l’Élysée : un an sur les délais de recours.

Grands Projets Stratégiques — France 2026

Seuls 35 à 40 projets sont connus aujourd’hui. Les ~110 à 115 projets restants seront rendus publics lors du somment Choose France de novembre 2026.

Les 150 GPS, eux, ont été identifiés à partir d’un événement distinct : le sommet « Choose France – Édition France » du 17 novembre 2025 à la Maison de la Chimie, à Paris. Lors de cette journée consacrée non aux investisseurs étrangers mais aux entreprises françaises investissant sur le territoire national, 148 sociétés ont présenté 151 projets pour 30,4 milliards d’euros. La liste a été affinée et le dispositif formellement lancé en janvier 2026. La moitié des 150 projets retenus sont portés par des PME ou des ETI.

Du lithium, des batteries, des serveurs

Parmi les projets emblématiques, le site d’Imerys à Échassières concentre les ambitions françaises sur les minerais critiques. À partir de 2030, le gisement doit produire 34 000 tonnes d’hydroxyde de lithium par an, de quoi équiper 700 000 véhicules électriques. L’investissement a été réévalué à 1,8 milliard d’euros, contre 1 milliard annoncé initialement. La Banque des Territoires y a pris une participation de 50 millions d’euros au nom de l’État, acquérant environ 30 % du capital. La décision finale d’investissement est conditionnée à une étude de faisabilité attendue début 2027.

À Lacq, dans les Pyrénées-Atlantiques, l’usine Caremag de Carester a posé sa première pierre en mars 2025. Elle sera le premier recycleur européen de terres rares lourdes, dysprosium et terbium, représentant environ 15 % de la production mondiale actuelle. L’investissement de 180 à 216 millions d’euros bénéficie d’un soutien public français de 106 millions et d’un partenariat financier japonais via JOGMEC et Iwatani.

La Chine contrôle 60 % de l’extraction mondiale de terres rares et 90 % des capacités de raffinage. C’est le chiffre que Macron a cité le 22 avril pour justifier l’urgence.

Dans les Hauts-de-France, quatre gigafactories de batteries figurent parmi les GPS. ACC, co-entreprise Stellantis, Mercedes-Benz et TotalÉnergies, a inauguré son site de Billy-Berclau en mai 2023 pour une capacité initiale de 13 GWh, montant à 40 GWh d’ici 2030. AESC, du groupe Envision, a ouvert à Douai en juin 2025 : 10 GWh par an, jusqu’à 200 000 véhicules électriques équipés, 1,3 milliard d’euros investis. Verkor a inauguré son usine de Dunkerque en décembre 2025 : 1,5 milliard d’euros, premières batteries commercialisées en 2026 pour l’Alpine A390. ProLogium, groupe taïwanais spécialisé dans les batteries lithium-céramique semi-solide de quatrième génération, a démarré le chantier de Craywick en février 2026 : 5,2 milliards d’euros d’investissement, production à grande échelle prévue en 2028, 3 000 collaborateurs à terme.

Côté numérique, trois projets de centres de données figurent parmi les GPS. À Fouju, en Seine-et-Marne, un campus de 87 hectares et 1,4 gigawatt de capacité ambitionne de devenir le plus grand campus IA d’Europe. À Montereau-Vallée-de-la-Seine, OpCore et EDF investissent 4 milliards d’euros sur l’emplacement d’une ancienne centrale à charbon. À Dugny, en Seine-Saint-Denis, Digital Realty engage 2 milliards pour 200 mégawatts de puissance et 550 emplois.

Préfets référents et revues bimensuelles

Le dispositif emprunte sa méthode aux grands chantiers nationaux récents. L’Élysée cite explicitement Notre-Dame de Paris et les Jeux olympiques de Paris 2024.

Chaque projet est suivi par un préfet référent désigné. Une revue de l’ensemble des 150 GPS se tient tous les deux mois sous l’autorité du ministre de l’Économie. En novembre 2026, lors du prochain sommet Choose France – Édition France, le gouvernement s’est engagé à présenter publiquement l’avancement de chacun des projets.

Sur le foncier, l’objectif est de disposer de 22 000 hectares de terrain industriel d’ici 2030. Quarante-quatre sites clés en main sont déjà disponibles, auxquels s’ajoutent 55 sites labellisés France 2030 identifiés en 2024. Une circulaire du 9 février 2026 a élargi ce label aux friches à partir d’un hectare et aux terrains nus à partir de trois hectares, couvrant désormais les fonciers publics comme privés. Sur ces sites, les autorisations, études environnementales et raccordements électriques sont instruits en amont, avant même l’arrivée d’un porteur de projet. Le ministre de l’Industrie Sébastien Martin a annoncé des zones d’accélération industrielles adossées au règlement européen AAI.

Les juges et les juristes ont pris position

Le Conseil supérieur des tribunaux administratifs et des cours administratives d’appel n’a pas attendu la publication du décret pour exprimer ses réserves. Dans un avis rendu le 12 février 2026, il estimait que « la suppression d’un degré de juridiction de manière large n’est fondée sur aucune analyse préalable ». Le Syndicat des Avocats de France a parlé d’« entorse structurelle au double degré de juridiction » et alerté sur les risques pour le principe de non-régression environnementale.

Le Conseil d’État, dans une étude publiée en avril 2026, a recommandé que le régime dérogatoire soit mis en œuvre « à titre expérimental, pour une durée limitée » avant toute généralisation. La Haute juridiction a également jugé que l’accélération des projets stratégiques « appelle une réflexion allant au-delà de la seule question du contentieux ». Notre Affaire à Tous et Zero Waste France ont d’ores et déjà déposé des recours gracieux et contentieux contre des décrets d’application de la loi Industrie verte.

La tension est précise : des décisions administratives rendues plus vite mais avec un contrôle juridictionnel allégé peuvent être annulées plus tard, après que les chantiers ont démarré. Ce scénario annulerait le bénéfice du gain de temps. Autre point de friction : ni le décret ni les communications gouvernementales ne publient de liste exhaustive et nominative des 150 projets retenus. La sélection est encore en cours d’arbitrage entre les ministères sectoriels et les industriels concernés, et le gouvernement a jusqu’ici préféré communiquer au cas par cas, projet par projet, pour éviter toute polémique sur les dossiers non retenus ou sur les critères appliqués. La liste complète devrait être dévoilée en novembre 2026, lors du sommet Choose France – Édition France annoncé comme le moment de la revue publique des 150 GPS — ce qui signifie que le dispositif entre en vigueur le 1er juillet sans que ses bénéficiaires soient tous connus.

Pourquoi maintenant, et à quel prix

L’Allemagne a détruit 250 000 emplois industriels en 2025, pénalisée par l’automobile et la machine-outil face à la concurrence chinoise. Macron a cité ce chiffre le 22 avril pour placer la réindustrialisation française dans un rapport de force continental.

Les droits de douane américains et la compétition chinoise dans les batteries, l’acier et l’automobile ont durci le contexte depuis 2024. La Commission européenne a présenté en mars 2026 une proposition de règlement sur l’Accélération de l’Activité Industrielle, introduisant une préférence européenne dans les marchés publics pour certains secteurs stratégiques. Sans cette préférence effective à Bruxelles, les gigafactories françaises ne peuvent pas soutenir la comparaison tarifaire avec les cellules chinoises.

Le cas Holosolis, à Hambach en Moselle, tempère les annonces. La future usine européenne de panneaux photovoltaïques, 700 millions d’euros, 5 gigawatts de capacité, 1 700 emplois, accuse deux ans de retard sur son calendrier initial : la production attendue en 2025 est repoussée à 2027, la construction de l’usine débutant cette année. L’accélération administrative ne résout pas les arbitrages de marché ni les équations économiques d’une filière fragilisée par des surcapacités chinoises soutenues par l’État.

France 2030 a engagé 42 des 54 milliards d’euros prévus. Bpifrance a recensé 127 sites industriels de start-ups, PME et ETI inaugurés sur les neuf premiers mois de 2025. Depuis 2017, 130 000 emplois nets ont été créés dans l’industrie française. Le 1er juillet prochain, le décret n° 2026-302 entrera en vigueur. Les cours administratives d’appel auront alors dix mois pour statuer.



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