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Fin novembre 2025, EDF a créé Cyclife Technocentre, une filiale dédiée à la construction et à l’exploitation d’un pôle de recyclage des métaux nucléaires sur le site de l’ancienne centrale alsacienne. Ce projet à 450 millions d’euros, dont la mise en service est prévue en 2031, vise à transformer 500 000 tonnes de métaux très faiblement radioactifs issus du démantèlement des installations françaises en lingots réutilisables par l’industrie classique. Fermée en juin 2020 après 42 ans de fonctionnement, Fessenheim entame une reconversion industrielle qui mêle enjeux climatiques, emploi territorial et contraintes réglementaires inédites.
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Le 18 décembre 2025, une commission de concertation continue a été installée à Fessenheim, coprésidée par Gérard Hug, président de la Communauté de communes Alsace Rhin Brisach, et Augustin Cellard, secrétaire général de la préfecture du Haut-Rhin. Trois semaines après la création de Cyclife Technocentre, cette instance marque le passage du projet à sa phase opérationnelle. Le calendrier est désormais le suivant : études et consultations réglementaires en 2026, dépôt de la demande d’autorisation environnementale fin 2026, début de la construction en 2027, mise en service en 2031.
EDF avait officiellement confirmé sa décision de poursuivre le projet le 7 juillet 2025, au terme d’un débat public organisé d’octobre 2024 à février 2025. La filiale dédiée porte les études, la construction et l’exploitation du futur site pour une durée prévue de quarante ans.
Le projet répond à un problème de stockage que l’industrie nucléaire française n’a pas résolu. Les démantèlements en cours et à venir des installations d’EDF, d’Orano et du CEA ont produit 500 000 tonnes de métaux très faiblement radioactifs, dits TFA. Jusqu’à 300 000 tonnes supplémentaires pourraient provenir de l’étranger. Ces volumes n’ont aujourd’hui nulle part où aller : le centre de stockage Cires, dans l’Aube, approche de la saturation. 450 000 m³ de capacité de stockage seraient ainsi économisés, soit 70 % de ce que le site de l’Aube est encore autorisé à accueillir.
Fessenheim elle-même constituera le premier gisement. 98 % des travaux préparatoires au démantèlement de la centrale sont achevés. Le décret gouvernemental autorisant les opérations lourdes est attendu courant 2026, pour un lancement du chantier en mai 2026. Ce démantèlement s’étalera sur quinze à vingt ans, et ses métaux alimenteront directement le Technocentre voisin.
1 650 °C : le procédé qui sépare le métal du déchet
Le traitement repose sur la fusion. Les métaux TFA sont triés, décontaminés, puis portés à environ 1 650 °C dans un four à arc électrique. La chaleur sépare deux fractions : 85 % de la masse devient du métal valorisable, coulé en lingots directement réutilisables par l’industrie classique ; les 15 % restants forment un laitier résiduel qui concentre la radioactivité et est acheminé vers les centres de stockage de l’ANDRA.
Par rapport à la production métallurgique conventionnelle à partir de minerai, ce procédé réduit les émissions de CO₂ de 57 à 60 % par tonne, et abaisse la consommation d’énergie de 40 %. Cyclife Sweden a déjà traité plus de 50 000 tonnes de métaux TFA en Europe, y compris les générateurs de vapeur de Fessenheim, avant même que le projet alsacien n’entre en phase d’études. Ce que Fessenheim ajoute, c’est l’échelle et la sophistication du procédé de fusion.
La centrale avait emporté avec elle, en juin 2020, quelque 2 000 emplois directs et indirects. Le Technocentre ne compense pas entièrement cette perte, mais il en referme une partie : 200 à 300 postes pendant cinq ans de construction, puis 200 emplois directs à la mise en service, dans des métiers de radioprotection, de robotique et de métallurgie. La fiscalité générée est estimée à 2,4 millions d’euros par an pour les collectivités locales, sur toute la durée d’exploitation.
EDF a identifié des fondeurs de la région Grand Est parmi les premiers clients visés pour les lingots recyclés, sans en publier les noms. Le modèle mise sur un approvisionnement de proximité.
Traçabilité, coûts, sismicité : des désaccords qui durent
Le bilan publié par la Commission nationale du débat public le 7 avril 2025 a constaté une « polarisation marquée » des positions. Dès décembre 2024, trois associations, Alsace Nature, Stop Fessenheim et les Citoyens vigilants, avaient quitté le débat, qu’elles ont qualifié de « monologue partial ». Elles boycottent toujours la commission de concertation installée en décembre.
Leurs objections portent sur trois points distincts. La traçabilité des lingots une fois intégrés aux filières industrielles classiques, d’abord : aucun mécanisme de suivi n’a été présenté publiquement. EDF a par ailleurs refusé de communiquer ses coûts d’exploitation lors du débat public, ce qui rend impossible toute évaluation indépendante du modèle économique. Troisième point : la localisation du site en zone sismique. EDF a indiqué que la plateforme serait surélevée de 8 mètres et que les hypothèses sismiques retenues dépassent le séisme de référence historique de Bâle. Cette réponse n’a pas mis fin à la contestation.
Avant de commercialiser un seul lingot, EDF devra obtenir une dérogation au Code de la santé publique français. Cette disposition interdit la mise sur le marché de matériaux issus d’installations nucléaires dans les filières conventionnelles. La dérogation n’existe pas sous cette forme dans les pays où Cyclife opère déjà, ni en Suède ni dans les autres États membres où des règles européennes d’exemption s’appliquent.
Sans cette autorisation, les lingots produits ne pourraient pas être vendus. Aucun calendrier ni aucune procédure publique n’est à ce stade associé à l’obtention de cette dérogation.


