Recyclage : et si on arrêtait de piloter à l’aveugle ?

Eric Voisin, Directeur Associé de NextWaste, revient sur les limites structurelles du pilotage des centres de tri. Il appelle à une modernisation fondée sur la donnée en temps réel.

Tribune. L’industrie du recyclage reste l’une des dernières à fonctionner sans données fiables. Alors que des secteurs comme l’agroalimentaire ou l’automobile analysent 100 % de leurs opérations en continu, les centres de tri se contentent encore de caractériser à peine 0,01 % des déchets traités. Comment optimiser, anticiper ou réduire les pertes avec une vision aussi partielle ?

Aujourd’hui, les décisions stratégiques – investissements, ajustements des lignes de tri, arbitrage entre production et valorisation matière – reposent sur des prélèvements ponctuels, la plupart réalisés pour répondre à des obligations réglementaires. Ces échantillons, trop petits et peu représentatifs, ne reflètent pas la réalité des flux. Résultat : des matériaux recyclables finissent en refus, des inefficacités persistent, et les coûts restent élevés.

Ce décalage devient d’autant plus problématique que les flux eux-mêmes évoluent à une vitesse que les outils de pilotage classiques ne suivent pas. Les formats d’emballage changent en permanence, sous l’effet des arbitrages marketing, des contraintes réglementaires et des logiques d’écoconception. On voit apparaître de nouveaux assemblages de matières, des emballages allégés, des combinaisons complexes qui perturbent les équilibres historiques du tri. Autrement dit, la matière entrante n’est plus stable – et pourtant, on continue de la piloter comme si elle l’était.

Dans ces conditions, les mesures ponctuelles ne sont pas seulement insuffisantes : elles deviennent trompeuses. Elles donnent une illusion de maîtrise là où il n’y a, en réalité, qu’une photographie très partielle, prise à un instant donné, sur un flux qui change en continu. C’est un angle mort industriel qui finit par coûter cher, à la fois en performance opérationnelle et en qualité matière.

Pourtant, des solutions existent. Grâce à l’IA et à la vision par ordinateur, il est désormais possible d’analyser en temps réel la composition des flux, comme dans une usine 4.0. Cette approche permet de passer d’une gestion approximative à un pilotage plus fin, mieux ancré dans la réalité des tonnages effectivement traités.

Le recyclage ne peut plus se permettre de rester en retrait. Sans données continues, il restera incapable de fonctionner efficacement, d’atteindre ses objectifs ou de réduire ses pertes. La modernisation de la filière ne passera pas uniquement par de nouveaux équipements, mais par une capacité à voir réellement ce qui transite sur les lignes, jour après jour.

Piloter à l’aveugle, ce n’est pas seulement accepter une forme d’inefficacité. C’est surtout renoncer à comprendre ce que l’on traite réellement et donc à agir dessus.

Eric Voisin
Directeur Associé de NextWaste



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