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La cour d’assises de Paris juge vingt-deux personnes soupçonnées d’avoir constitué une officine criminelle dissimulée derrière les rites d’une loge maçonnique de Puteaux. Un meurtre, des tentatives d’assassinat commanditées par des notables, des agents des services secrets manipulés : l’affaire dite des « Légendes » n’a pas d’équivalent dans les annales judiciaires françaises récentes.
Un riverain signale une voiture immobile dans une rue de Créteil. Deux hommes masqués sont à l’intérieur. L’un porte des gants en plein mois de juillet. À l’arrivée des policiers, la fouille du véhicule révèle une arme chargée, un marteau et une plaque d’immatriculation falsifiée. Ce contrôle de routine ouvre l’une des instructions criminelles les plus complexes conduites en France depuis plusieurs décennies.
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Les deux hommes s’appellent Carl Esnault et Pierre Bourdin. Leurs noms de code : « Adélard » et « Dagomar ». Militaires de métier, ils travaillent comme agents de sécurité dans un camp de la Direction générale de la sécurité extérieure à Cercottes, dans le Loiret. Leur mission ce soir-là était de tuer Marie-Hélène Dini, consultante en coaching domiciliée à Créteil, qu’ils croyaient être une agente du Mossad israélien. Pendant des heures en garde à vue, tous deux ont répété qu’ils étaient convaincus d’agir dans le cadre d’une mission officielle de l’État. C’est ce mécanisme — la « légitimation par la raison d’État » — qui traversera l’ensemble des débats d’assises. Le tarif négocié pour cet assassinat : 70 000 euros.
Athanor, loge de Puteaux
L’enquête remonte progressivement jusqu’à une loge maçonnique implantée à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine, affiliée à la Grande loge de l’alliance maçonnique française. Elle s’appelle Athanor — du nom d’un fourneau alchimique à combustion lente, symbole de transformation intérieure. Elle comptait une vingtaine de membres. Au moins cinq d’entre eux sont mis en cause dans les faits criminels. Le grand maître a prononcé sa fermeture peu après les premières mises en examen.
La GLAMF a été fondée en 2012 par Alain Juillet, ancien haut gradé de la DGSE et ex-directeur du renseignement économique au Secrétariat général de la Défense nationale. Elle revendique aujourd’hui environ 700 loges et 15 000 membres à l’échelle nationale. En 2022, Juillet a indiqué qu’il était « très difficile de savoir ce qui se passe » dans une loge, qu’il a qualifiée d’« entité assez fermée ». Athanor n’en représentait qu’une fraction infime.
Ce que l’instruction a reconstitué autour de cette loge, c’est un réseau de profils socialement intégrés : anciens et actuels agents du renseignement, militaires, spécialistes de la sécurité privée, chefs d’entreprise, consultants. Selon l’ordonnance de mise en accusation, les commanditaires présumés avaient des motivations disparates : litiges financiers non réglés, vengeances personnelles, rivalités professionnelles ou politiques. « À chaque fois que l’on contrarie quelqu’un, la réponse est la violence », a déclaré Marie-Hélène Dini.
Un mort, des listes, des contrats
Le fait le plus grave du dossier est le meurtre de Laurent Pasquali. Le 29 novembre 2018, ce pilote automobile est abattu d’une balle en plein cœur dans le parking souterrain de son immeuble de Levallois-Perret. Son corps n’est retrouvé qu’en septembre 2019, enterré dans un bois près de Cistrières, en Haute-Loire. Les commanditaires présumés sont Alain et Nancy Maarek, un couple de Lamorlaye, dans l’Oise. Lui est médecin biologiste et directeur général d’un groupe de laboratoires d’analyses médicales. Ils avaient versé 100 000 euros à Pasquali pour sponsoriser ses courses automobiles sans en obtenir le remboursement. C’est lors d’un meeting aérien à Valenciennes, le 14 juillet 2016, qu’ils auraient rencontré Frédéric Vaglio et évoqué ce différend. Ils nient avoir commandité le meurtre.
Hassan Touzani, syndicaliste CGT, militant des Gilets jaunes et employé de l’usine de plastique Apnyl dans l’Ain, figurait lui aussi parmi les cibles. La directrice générale de l’entreprise, Murielle Millet, aurait versé jusqu’à 80 000 euros pour le faire éliminer, craignant que son activisme ne débouche sur l’implantation d’un syndicat dans son entreprise familiale. La CGT de l’Ain s’est constituée partie civile.
Sylvain Berrios, maire LR de Saint-Maur-des-Fossés de 2014 à 2024 et actuel député, devait quant à lui disparaître dans un accident simulé. Les protagonistes évoquaient entre eux de le conduire « de la chaise roulante au cercueil ». En 2016, Jean-François Le Helloco, alors adjoint au maire et conseiller départemental de la même ville, avait été tabassé par deux hommes cagoulés dans le jardin de sa maison et photographié ensanglanté au sol. Ce crime-là a bien eu lieu.
D’autres opérations sont recensées dans le dossier : une responsable de la direction des achats de Mercedes-Benz a été agressée par un faux livreur de pizza dans le Val-d’Oise, son ordinateur dérobé dans le cadre d’une opération d’espionnage industriel ; le véhicule d’une associée interne de Jean-Luc Bagur a été incendié, les flammes atteignant sa maison, après qu’elle eut découvert des malversations financières. En garde à vue, Sébastien Leroy a déclaré qu’il pourrait y avoir « entre 10 et 20 assassinats au total ». Les arrestations de juillet 2020 ont interrompu des projets encore actifs à cette date.
Bagur, Vaglio, Beaulieu
Jean-Luc Bagur, patron d’une école de coaching, est présenté par l’accusation comme le commanditaire principal de la tentative d’assassinat contre Marie-Hélène Dini. Il aurait commandé son élimination pour prévenir l’émergence d’un syndicat professionnel que sa concurrente était susceptible de constituer.
Frédéric Vaglio, ancien journaliste reconverti dans la sécurité privée, était le « vénérable » de la loge Athanor. L’instruction le soupçonne d’avoir supervisé les missions et assuré leur logistique. Au moment des faits, il était le compagnon d’une élue locale, directrice de cabinet de l’ancien maire de Saint-Maur-des-Fossés, Henri Plagnol. Ce lien explique en partie pourquoi plusieurs cibles ou victimes gravitaient autour de cette même ville.
Daniel Beaulieu, ex-agent des opérations spéciales de la DGSI, est suspecté d’avoir recruté les exécutants en les convainquant d’agir pour le compte de l’État. À 72 ans, il comparaît en fauteuil roulant, avec des troubles de la concentration consécutifs à un coma survenu pendant son incarcération. Des expertises médicales ont été ordonnées pour vérifier sa capacité à suivre l’audience.
Sébastien Leroy, agent de protection rapprochée chargé de surveiller certaines cibles, comparaît incarcéré. Son avocat, Antoine Ory, a précisé qu’il « reconnaît les faits, à la différence d’autres accusés ».
Au total, dix-neuf hommes et trois femmes sont renvoyés devant la cour. Ils sont nés entre 1952 et 1996. Militaires, policiers, médecin, armurier, économiste, ingénieure, coach sportif, gardien d’immeuble : la plupart sont sans casier judiciaire. Le dossier officiel compte 26 crimes et 86 délits. L’affaire porte dans les actes judiciaires le nom de « Légendes », une référence aux fausses identités utilisées dans le milieu du renseignement.
« Ma vie ne valait que 70 000 euros »
Marie-Hélène Dini se souvient mot pour mot de la phrase que le policier lui a prononcée : « Madame, vous avez été victime d’une tentative d’homicide. » La consultante nie catégoriquement toute relation avec les services israéliens et indique n’avoir « jamais mis les pieds en Israël ».
Depuis 2020, elle souffre d’un stress post-traumatique sévère : tachycardie, évanouissements, troubles du sommeil, agoraphobie. Elle a vécu sous protection policière pendant plusieurs mois, quitté Paris, reconstruit de zéro un équilibre professionnel et personnel. Ces années ont été, a-t-elle déclaré, « un tsunami ».
À quelques jours de l’ouverture des débats, elle devait rencontrer les autres parties civiles avant de se retrouver face à l’homme soupçonné d’avoir commandé sa mort. « Si on faisait une série avec ce qu’il s’est passé, je pense qu’elle ne serait même pas crédible », a-t-elle indiqué. Pour son avocat, Joseph Cohen-Sabban, il s’agit de « l’une des affaires les plus graves de ces dernières décennies », impliquant « des présumés honnêtes gens qui se comportent comme les pires des voyous ». Les audiences se tiennent jusqu’au 16 juillet 2026.


