6 Nations, la machine à cash

Investissement CVC de 420 millions, droits TV à 114 millions, sponsors premium : décryptage du modèle économique du Tournoi des 6 Nations.

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L’investissement parle de lui-même. En 2021, le fonds CVC Capital Partners a acquis 14,3% de Six Nations Rugby pour 420 millions d’euros. Trois ans plus tard, le Tournoi génère 114 millions d’euros de revenus médias pour la seule édition 2025, rassemble plus d’un million de spectateurs en stade et affiche 9,5 millions de téléspectateurs sur France-Écosse.

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Les droits TV : 114 millions d’euros sur 15 matchs

Le modèle du 6 Nations repose sur une logique inversée. Là où d’autres compétitions multiplient les matchs et les fenêtres de diffusion, le Tournoi capitalise sur la rareté : 15 rencontres sur six semaines, un calendrier fixe, des affiches immédiatement identifiables. Cette concentration crée une puissance d’audience exceptionnelle.

En France, l’édition 2025 a rassemblé en moyenne 7,3 millions de téléspectateurs pour les matchs du XV de France sur France 2, avec une part d’audience de 45,7%. Le pic atteint 10,7 millions en fin de rencontre France-Écosse, l’une des plus grosses audiences sportives de l’année. Au total, France Télévisions revendique 38,8 millions de Français touchés au moins une fois, dont six jeunes sur dix chez les 15-24 ans.

Cette performance justifie que les diffuseurs se battent pour conserver le rendez-vous. France Télévisions vient de prolonger ses droits en exclusivité jusqu’en 2029, pour un montant estimé à 30 millions d’euros par an. La BBC et ITV ont sécurisé le Tournoi jusqu’en 2029 également, en clair. À rebours de la migration vers la pay-TV, cette accessibilité gratuite entretient le caractère populaire du 6 Nations tout en consolidant un actif premium dans les grilles.
L’année précédente, les revenus médias atteignaient 149 millions d’euros. Les variations annuelles dépendent des périmètres contractuels, des effets de change et de la recomposition des portefeuilles de droits.

Billetterie : le stade comme produit à double détente

Plus d’un million de spectateurs ont assisté aux rencontres en 2023. Les stades affichent quasi systématiquement complet à chaque journée. À Cardiff, le Principality Stadium enregistre 74 000 personnes dès l’ouverture 2024 face à l’Écosse. Pour la réception de l’Italie, les billets démarrent à 69 euros pour les adultes et 34,50 euros pour les moins de 17 ans.
La billetterie grand public représente la base du modèle. Le WRU a doublé le nombre de billets à prix d’entrée de gamme pour l’édition 2024, conservant une forme d’accessibilité malgré la demande explosive.

Les revenus réels se jouent ailleurs. Les offres hospitalité et corporate ont transformé le Tournoi en expérience premium pour les entreprises : loges privées, packages de networking, dîners avec anciens internationaux, activations sur mesure. À Dublin ou Cardiff, ces formules sont complètes plusieurs mois avant le coup d’envoi. La demande dépasse largement l’offre, et le prix par place grimpe très au-delà des tarifs classiques des tests internationaux ou des rencontres de clubs.
Ce marché de rareté est devenu un actif de relation clients à part entière pour les directions commerciales des grandes entreprises.

Sponsors : sept partenaires pour 22 millions d’euros

En 2025, sept marques se partagent le plateau pour une valeur moyenne de 3,18 millions d’euros par accord. Guinness, partenaire titre du Tournoi masculin, verse près de 17,25 millions d’euros par an. InterContinental Hotels Group s’affiche comme partenaire hôtelier officiel des compétitions masculine et féminine. Monopoly Go, positionné comme official mobile gaming partner, investit environ 420 000 euros par an.

Le Tournoi offre aux marques plus qu’un volume d’impressions. L’exposition se concentre sur un créneau limité dans l’année, avec une association émotionnelle forte : ancrage historique, tradition, codes de fair-play. Là où la Ligue des champions de football segmente ses audiences sur une multitude de soirées et de diffuseurs, le 6 Nations propose l’inverse : un feuilleton compact, hautement lisible.

TikTok a franchi un cap en devenant à la fois sponsor titre du Tournoi féminin et partenaire numérique du Guinness Six Nations. Le hashtag #SixNationsRugby cumule plus de 9 milliards de vues, le compte officiel @sixnationsrugby fédère plus d’un demi-million d’abonnés, tandis que @womenssixnations rassemble près de 160 000 followers. Les contenus dérivés prolongent la visibilité des marques sur une audience jeune, mobile-first, que les chaînes traditionnelles peinent à toucher.

L’injection CVC : 420 millions répartis entre les six fédérations

L’arrivée de CVC Capital Partners a changé la dimension stratégique du Tournoi. Les 420 millions d’euros déboursés pour 14,3% de Six Nations Rugby se traduisent par des enveloppes substantielles pour chaque union. La RFU a perçu environ 109 millions d’euros, l’IRFU autour de 55 millions, le WRU un peu plus de 57,5 millions, et la SRU quelque 51 millions, étalés sur plusieurs années.

Les fédérations ont affiché plusieurs priorités : désendettement post-Covid, modernisation des infrastructures, investissement dans les outils digitaux et la data, accélération des plans de développement, notamment sur le rugby féminin.
Ces montants exceptionnels s’ajoutent aux flux récurrents du Tournoi. La dotation globale a atteint 20,7 millions d’euros en 2025, contre 18,4 millions cinq ans plus tôt. La France, championne 2025, a touché 7,48 millions d’euros. L’Angleterre, dauphine, a perçu 4,03 millions.

L’ensemble des unions utilise ce socle de revenus pour financer les filières jeunes, le soutien aux clubs amateurs, la formation des éducateurs, le rugby à 7 et les programmes d’inclusion sociale. Dans un contexte de fragilité économique de nombreux championnats domestiques, cette rente partagée reste l’un des rares points fixes du modèle économique des fédérations européennes.

Le tournoi féminin, 16 millions de téléspectateurs

Le TikTok Women’s Six Nations est devenu la première compétition à bénéficier d’un title sponsor dédié. Le signal envoyé aux marques et aux diffuseurs est clair : le rugby féminin n’est plus un appendice du Tournoi masculin, mais un actif à part entière.

L’édition 2024 enregistre une hausse de 22% des affluences en jour de match par rapport à 2023. L’audience globale live atteint 16,2 millions de téléspectateurs, en progression de 9%. Les participantes au fantasy rugby féminin bondissent de 52%, les votes pour la Joueuse du tournoi explosent de 140%.

Pour les annonceurs comme pour les fédérations, le portefeuille Six Nations ne se résume plus à quinze matchs masculins. L’écosystème couvre désormais hommes, femmes et U20, occupe plusieurs fenêtres dans la saison, permet d’adresser des publics différents et coche des cases RSE croissantes : égalité femmes-hommes, diversité des modèles de performance, accès au sport.

Digital et soutenabilité : les nouveaux leviers d’attractivité

Le 6 Nations masculin n’a quasiment pas touché à son format depuis son passage à six équipes en 2000. Les organisateurs ont choisi de moderniser chaque point de contact plutôt que de réinventer la compétition. Contenus sociaux et digitaux, intégration de statistiques en temps réel dans les applications officielles, expériences enrichies dans les stades, dispositifs de fantasy rugby : tout vise à nourrir l’engagement sans casser le rituel.
La soutenabilité monte en puissance. World Rugby s’est doté d’un plan à horizon 2030 pour réduire l’empreinte carbone des compétitions, gérer les déplacements, s’adapter aux aléas climatiques. Certaines fédérations, comme la Fédération italienne, ont formalisé des politiques spécifiques dans le cadre d’une certification ISO 20121 : gestion des déchets, achats responsables, mobilité des supporters, verdissement des hospitalités.

Pour les entreprises partenaires, la question n’est plus seulement de s’associer à un récit de tradition, mais aussi de démontrer que leurs activations s’inscrivent dans des trajectoires bas carbone, inclusives et responsables.

Un modèle économique qui défie les modes du sport business

Rareté du produit, rendez-vous annuel parfaitement identifié, exposition massive en clair, billetterie à deux vitesses, portefeuille resserré de partenaires premium, levier financier structurant pour les fédérations, relais de croissance via le digital et le Tournoi féminin : le 6 Nations coche les attendus du bon élève du sport business européen.
Le Tournoi ne se réinvente pas à chaque édition, mais il ajuste constamment la manière dont il se raconte, se vend et se diffuse. Ce mélange de conservatisme assumé sur le terrain de jeu et d’optimisation continue des leviers commerciaux explique pourquoi, année après année, il reste non seulement pertinent, mais aussi extrêmement attractif pour les diffuseurs, les partenaires et les publics. Un cas d’école d’économie du sport, lisible, fiable et profondément ancré dans les habitudes, que beaucoup d’autres compétitions regardent avec envie.



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