Afficher le sommaire Masquer le sommaire
Le 17 septembre 1958, un message de cinq cents mots quitte l’Élysée à destination de Washington et de Londres. Charles de Gaulle y somme Dwight Eisenhower et Harold Macmillan de réformer l’Alliance atlantique de fond en comble. Maurice Couve de Murville a rédigé le premier jet ; le général a ensuite corrigé, retravaillé, « tripatouillé » le texte lui-même. Aucun autre collaborateur n’a été mis dans la boucle.
Le mémorandum part donc sans témoins. Il restera secret jusqu’à sa divulgation ultérieure dans la presse.
Sur le fond, de Gaulle pose un constat : l’OTAN, cantonnée à la zone de l’Atlantique Nord, est en décalage avec les réalités stratégiques du moment. La France, au même titre que les États-Unis et la Grande-Bretagne, dispose de responsabilités qui s’étendent à l’Afrique, à l’océan Indien, au Pacifique. Le monopole nucléaire américain, écrit-il, ne se justifie plus. Il réclame la création d’un triumvirat, Paris, Washington, Londres, habilité à prendre les décisions politiques touchant à la sécurité mondiale et à planifier l’emploi des armes nucléaires.
La menace est explicite. Paris subordonne tout développement de sa participation à l’OTAN à cette réforme et invoque l’article 12 du traité de l’Atlantique Nord, qui permet d’en exiger la révision après dix ans d’existence.
A LIRE AUSSI
Quand de Gaulle quittait le commandement intégré de l’OTAN
La lune, délibérément
De Gaulle savait. Il l’a dit lui-même à Alain Peyrefitte : « Je cherchais alors à trouver un moyen de sortir de l’OTAN et de reprendre ma liberté, que la IVe République avait aliénée. Alors, j’ai demandé la lune. J’étais sûr qu’on ne me l’accorderait pas. »
Derrière l’exigence formelle d’un directoire à trois, deux objectifs concrets : reprendre le commandement souverain des forces armées françaises et développer une force de dissuasion nucléaire nationale, sans interférence étrangère. La demande n’est pas une proposition de négociation. C’est un dispositif conçu pour produire un refus daté, officiel, exploitable.
Un refus qui constituerait l’alibi parfait.
Dulles s’énerve, Eisenhower décline
À Washington, John Foster Dulles ne cache pas son irritation. Le secrétaire d’État confie à son entourage que de Gaulle devient « de plus en plus pénible ». Le 20 octobre 1958, Eisenhower répond par lettre. Le ton est courtois ; le fond est sans équivoque. Accorder à trois puissances le pouvoir de décider pour l’ensemble des alliés reviendrait, écrit le président américain, à priver ces derniers de toute participation aux choix qui engagent leurs intérêts vitaux.
Le 7 novembre, Dulles va plus loin : il dénonce publiquement et avec virulence le projet de directoire.
Pour préserver les formes, une quinzaine de réunions tripartites se tiennent à Washington entre le secrétaire d’État et les ambassadeurs britannique et français, Hervé Alphand notamment. Les crises en Asie, Quemoy et Matsu, y sont abordées. Ces consultations ne débouchent sur rien. Les États-Unis n’envisagent pas de partager leur leadership stratégique et nucléaire. Le piège s’est refermé exactement comme prévu.
1959 : les premières ruptures
De Gaulle n’attend pas. En mars 1959, six mois après l’envoi du mémorandum, Paris retire sa flotte de Méditerranée du commandement intégré de l’OTAN. Le général américain Norstad perçoit immédiatement la portée du geste : c’est, a-t-il indiqué, une remise en cause des principes fondateurs de l’Alliance.
La flotte de l’Atlantique Nord suit le même chemin en juin 1963. Entre-temps, la France a interdit le stockage d’armes atomiques américaines sur son sol et repris le contrôle total de son espace aérien. Chaque mesure est irréversible. Aucune ne provoque de rupture diplomatique ouverte, la France restant membre politique de l’Alliance, ce qui lui permet de limiter les réactions. La séquence est méthodique, et elle n’est pas terminée.
Mars 1966 : Johnson reçoit la lettre
Le 7 mars 1966, Lyndon Johnson reçoit une lettre de Charles de Gaulle. La France, y lit-il, entend recouvrer l’entier exercice de sa souveraineté sur son territoire. Trois jours plus tard, le 10 mars, un mémorandum officiel est transmis à l’ensemble des alliés.
Le texte est précis sur les délais et les lieux. Les états-majors installés à Rocquencourt et à Fontainebleau doivent quitter le sol français. Les forces américaines et canadiennes stationnées en France ont jusqu’au 1er juin 1967 pour partir. La France cesse de participer aux commandements intégrés de l’OTAN.
De Gaulle maintient l’adhésion politique de la France à l’Alliance, précaution face au bloc soviétique, non concession aux alliés. La rupture est strictement militaire.
Huit ans après les cinq cents mots adressés à Eisenhower, la France commande seule ses armées et dispose de sa propre force de frappe. La demande de la lune avait produit exactement ce pour quoi elle avait été formulée.


