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Dans un ciel militaire mondial de plus en plus dominé par le F‑35 américain, le Rafale s’est imposé comme l’autre grande option stratégique, en particulier pour les États qui veulent limiter leur dépendance vis‑à‑vis de Washington. Longtemps jugé invendable, l’avion de Dassault Aviation est devenu à la fois un atout diplomatique pour Paris et un instrument de souveraineté pour ses clients.
Une indépendance technologique pensée dès l’origine
Le Rafale est d’abord le produit d’un refus. À la fin des années 1980, la France quitte le programme européen qui donnera naissance à l’Eurofighter Typhoon pour préserver une filière nationale complète, de la cellule au radar en passant par la motorisation et l’armement. Contrairement à ses homologues du Vieux Continent, il est pensé dès l’origine comme « omni‑rôle » : un seul avion capable d’assurer la supériorité aérienne, les frappes dans la profondeur, la reconnaissance et la dissuasion nucléaire, sur un même théâtre d’opération.
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Une architecture intégralement française – Dassault pour la cellule, Safran pour les moteurs, Thales pour l’avionique, MBDA pour les missiles – qui limite les contraintes de contrôle à l’exportation, en particulier celles des États-Unis. Aucun composant critique n’est soumis à autorisation ITAR. Résultat : une liberté d’emploi opérationnel totale, que ce soit pour la France ou ses clients étrangers, y compris pour une éventuelle revente.
C’est en Libye, en 2011, que le Rafale entre réellement en scène. L’armée de l’Air et la Marine déploient l’appareil en ouverture des opérations. Supériorité aérienne, frappes de précision, reconnaissance : il enchaîne les missions. Le tout sans dépendre de moyens américains dédiés à la suppression des défenses aériennes. Le système d’autoprotection SPECTRA et les capacités d’emport d’armements guidés font le reste. Une démonstration que Paris ne se prive pas d’utiliser comme vitrine de l’autonomie française.
L’exportation transforme la nature du programme
Après une décennie 2000 marquée par une série d’échecs à l’export – face aux F‑16 et F‑15 notamment – le basculement se produit à partir de 2015. L’Égypte ouvre la voie, suivie par le Qatar, l’Inde, la Grèce, la Croatie, l’Indonésie et les Émirats arabes unis. Ces pays invoquent à la fois les performances opérationnelles, la polyvalence et l’absence de contraintes politiques américaines sur les armements.
Fin 2025, 533 Rafale sont commandés : 234 pour la France, 299 pour l’export. La clientèle étrangère devient le premier moteur du carnet de commandes. En 2025, Dassault a livré 26 appareils – 15 à l’export, 11 aux forces françaises – contre 21 l’année précédente. Au 31 décembre, 220 Rafale restent à construire, dont 175 à destination des marchés étrangers. La cadence de production doit encore s’accélérer.
La commande de 80 appareils signée en 2021 avec les Émirats arabes unis change d’échelle. Elle inscrit le Rafale au cœur de la modernisation des forces d’Abou Dhabi, avec à la clé des transferts industriels significatifs et une intégration poussée dans la défense aérienne du Golfe. En Indonésie, l’achat de 42 appareils suit l’abandon du Su‑35 russe, bloqué par la menace de sanctions américaines. Le Rafale se pose là en alternative non alignée, au cœur des rivalités entre grandes puissances.
L’Europe choisit ses chaînes ou son autonomie
Mais c’est en Europe que la confrontation avec le F‑35 prend une dimension politique. D’ici 2035, treize forces aériennes européennes devraient voler sur F‑35. Quatorze États de l’OTAN en disposeront, dont la Belgique, les Pays‑Bas, l’Italie, la Finlande, la Suisse, l’Allemagne, la Pologne, la Tchéquie. Ce choix est souvent lié à la dissuasion nucléaire partagée sous l’égide américaine, via la capacité à emporter la bombe B61‑12. Le Rafale, lui, reste centré sur la dissuasion nationale, avec le missile ASMP‑A.
Mais cette intégration a un prix. Le F‑35 dépend des systèmes logistiques américains – ALIS puis ODIN – qui centralisent données de vol, de mission, de maintenance, et les font transiter par des infrastructures contrôlées par Washington. Sans ce soutien logiciel, plusieurs analyses estiment que l’appareil perdrait une part de ses capacités. Une dépendance structurelle, et un levier de pression.
Face à ce modèle, certains pays européens prennent une autre direction. La Grèce mise sur le Rafale pour affirmer sa position face à la Turquie, tout en gardant la main sur ses règles d’engagement et ses armements. La Croatie remplace ses MiG‑21 par des Rafale d’occasion, compatibles OTAN mais sans les contraintes du F‑35.
Belgrade fait un choix encore plus emblématique. En août 2024, la Serbie signe pour 12 Rafale neufs au standard F4.1. Montant du contrat : environ 2,7 milliards d’euros. Les livraisons sont attendues à partir de 2028. Historiquement tournée vers les matériels russes, la Serbie s’équipe d’un appareil occidental, sans passer par les États-Unis. Un cas d’école de réalignement stratégique maîtrisé.
Un programme relancé par l’évolution technologique
La confrontation ne se limite donc pas aux performances. Elle oppose deux modèles. Le premier, centré sur le F‑35, privilégie la standardisation OTAN, l’interopérabilité maximale, une dissuasion intégrée sous parapluie américain. Mais en échange d’une forte dépendance technologique vis‑à‑vis de Washington.
Le second, celui du Rafale, repose sur une autonomie relative : armements hors ITAR, logiciels nationaux, maintenance sous contrôle local, possibilité d’opérations sans soutien extérieur massif, offre de coopération industrielle à la carte. Les campagnes conduites par Paris – Libye, Sahel, Levant – en apportent la preuve : la France peut mener des opérations aériennes complexes sans être sous perfusion.
Joseph Henrotin évoque une Europe « prise dans les réseaux » américains. L’efficacité du F‑35 s’accompagne d’une dépendance accrue : flux de données, mises à jour logicielles, chaînes logistiques. Dans ce contexte, chaque contrat Rafale en Europe – Athènes, Zagreb, Belgrade – devient un acte de résistance à une hégémonie technologique installée.
Pour garder cette place, le Rafale évolue. Le standard F4, en cours de déploiement, améliore la connectivité, la fusion de données, les capteurs, le système de guerre électronique. Le combat collaboratif, la maintenance prédictive deviennent des priorités. Les appareils destinés à la Serbie seront livrés directement au standard F4.1.
Le standard F5 va plus loin. Commandes notifiées en 2024. Objectif : intégrer un radar amélioré, une guerre électronique renforcée, la gestion de drones de combat « collaboratifs », en vol en essaim ou comme ailiers loyalistes. Un saut technologique destiné à rapprocher le Rafale de la sixième génération.
Le F5 emportera aussi le futur missile ASN4G, à vitesse hypersonique. Il deviendra la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire française au-delà de 2060. Alors que le programme SCAF accumule les retards et les blocages industriels, le Rafale F5 est appelé à porter seul le haut du spectre aérien français bien au-delà de 2040.
Avec plus de 500 appareils commandés, présent sur quatre continents, armé pour durer jusqu’en 2060, le Rafale ne se contente pas de rivaliser avec le F‑35. Il incarne une autre voie : celle d’une intégration occidentale sans renoncement à l’autonomie nationale. Un accès aux technologies de combat qui ne passe pas par la soumission.


