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- La pénurie dans les ateliers : le luxe face au mur de la main-d’œuvre
- Maroquinerie sous tension
- Bijouterie, joaillerie, horlogerie
- Métiers d’art rares
- Production textile haut de gamme
- Le retail : la bataille des talents
- Digital, data et marketing : le nouveau centre de gravité
- Data, innovation, nouveaux formats
- Les terrains émergents : durabilité et hospitalité
- Formations et accès : qui forme pour qui ?
Les maisons de luxe recrutent en 2026, mais dans un contexte qui dit beaucoup de leurs fragilités. D’un côté, pénurie structurelle de main-d’œuvre qualifiée dans les ateliers – maroquinerie, joaillerie, horlogerie – alors que la demande reste élevée. De l’autre, mutation accélérée vers les métiers du digital, de la data et de la durabilité. Le luxe français, au cœur d’une filière mode et luxe qui pèse environ 154 milliards d’euros de chiffre d’affaires et près d’un million d’emplois directs et indirects, doit former massivement tout en transformant ses compétences.
France Travail et les fédérations professionnelles évoquent jusqu’à 20 000 postes à pourvoir dans les métiers du luxe, dont 4 000 à 5 000 recrutements par an rien que pour la maroquinerie, dans un contexte où 50 % des projets d’embauche sont jugés difficiles par les employeurs. Les demandent se concentrent sur quatre blocs : ateliers et fabrication, vente-retail, marketing-digital-data, et métiers émergents liés à la durabilité et à la seconde main, avec une logique de pénurie sur les profils qualifiés.
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La pénurie dans les ateliers : le luxe face au mur de la main-d’œuvre
Les besoins explosent dans les métiers du geste, avec un déficit structurel qui commence à peser sur les capacités de production.
Maroquinerie sous tension
Les grands groupes et leurs sous-traitants cherchent des maroquiniers, selliers, piqueurs, coupeurs pour produire sacs, ceintures et petite maroquinerie. Les bassins de Normandie, de Nouvelle-Aquitaine, du Centre ou du Grand Ouest concentrent des centaines d’offres en CDI et en alternance. Face à la pénurie, les maisons intègrent désormais des profils en reconversion, sans bagage artisanal initial, en assurant elles-mêmes la formation en interne ou via des écoles partenaires. La Fédération française de la maroquinerie estime aujourd’hui les besoins entre 4 000 et 5 000 recrutements par an, après un triplement des effectifs en quinze ans, ce qui oblige la filière à ouvrir largement ses portes aux adultes en reconversion. Le luxe paie aujourd’hui des décennies de sous-investissement dans les filières de formation et reprend à son compte ce qui relevait de l’apprentissage traditionnel.
Bijouterie, joaillerie, horlogerie
L’Onisep et les observatoires de branche soulignent que la bijouterie bénéficie du dynamisme du luxe, en création comme en fabrication, avec un besoin continu d’artisans d’atelier. Bijoutiers-joailliers, sertisseurs, polisseurs restent en tension forte, notamment en Île-de-France et dans les grands bassins joailliers. L’horlogerie de luxe se heurte elle aussi à une pénurie d’horlogers formés, au point que des acteurs évoquent la nécessité de développer des filières locales de formation hors de Suisse et de renforcer les écoles françaises spécialisées pour répondre à la demande. Les formations sont longues, souvent en petites promotions, et les transmissions se font beaucoup en atelier, ce qui limite mécaniquement le nombre de nouveaux entrants chaque année.
Métiers d’art rares
Broderie, plumasserie, plissage, orfèvrerie, cristal, verrerie d’art : ces spécialités restent portées par quelques maisons d’excellence et par une demande forte pour le « fait main » et le Made in France. Mais les filières sont fragiles, les promotions minuscules, et chaque départ en retraite pose la question du remplacement, notamment en région. Plusieurs initiatives de démonstration de métiers et de « manufactures éphémères » cherchent à rendre ces professions plus visibles auprès des jeunes et des publics en reconversion.
Production textile haut de gamme
Modélistes, patronniers, couturiers, mécaniciens en confection, techniciens méthodes sont indispensables pour transformer les croquis en collections. Ces métiers restent mal connus et souffrent d’un déficit d’image face aux fonctions « vitrine » – stylisme, direction artistique. La filière mode et luxe représente environ 617 000 emplois directs et près d’un million d’emplois en incluant les emplois indirects, avec une demande accrue pour les produits haut de gamme – sacs, montres, parfums griffés – ce qui renforce la pression sur toute la chaîne de production. France Travail classe ces métiers parmi ceux où les difficultés de recrutement sont les plus élevées.
Le retail : la bataille des talents
Le poids du retail reste décisif dans le luxe, malgré la montée de l’e-commerce et de l’omnicanal. Les professionnels soulignent des difficultés croissantes à recruter et fidéliser les meilleurs profils en boutique, dans un contexte de rotation des équipes et d’attentes plus fortes sur la qualité de vie au travail.
Conseillers de vente
Les jobboards généralistes – Indeed, LinkedIn – comme les spécialisés – FashionJobs – publient des centaines d’annonces de conseillers de vente en prêt-à-porter premium, horlogerie-joaillerie, beauté sélective, parfums et maroquinerie. Les missions : accueil et conseil ultra-personnalisés, construction de la relation (clienteling), maîtrise d’une ou plusieurs langues, gestion de clients VIP, travail en horaires étendus et dans des flux touristiques importants – grands magasins, aéroports, destinations luxe. La tension porte sur les profils expérimentés, capables de combiner performance commerciale et maîtrise des codes de la marque.
Management retail
Responsables de magasin, managers de corner, area managers combinent management d’équipes internationales, pilotage d’indicateurs – chiffre d’affaires, panier moyen, taux de transformation, base CRM – merchandising et excellence opérationnelle. Les offres précisent souvent la recherche de profils capables d’animer la performance dans des environnements à forte pression commerciale, tout en incarnant les codes de la marque. La capacité à tenir la pression, à gérer des clients très exigeants et à composer avec des objectifs ambitieux compte autant que les compétences techniques.
Fonctions expérience client
Des fonctions comme global clienteling manager, responsable expérience client ou responsable CRM retail apparaissent dans les offres des grandes maisons, à la jonction entre boutique et marketing. Elles supposent une maîtrise avancée des outils CRM, l’analyse de données clients et la capacité à orchestrer des parcours omnicanaux : invitation à des événements, relances personnalisées, services exclusifs. Ces profils sont recherchés dans les grandes capitales du luxe – Paris, Londres, Milan – et dans les hubs touristiques.
Digital, data et marketing : le nouveau centre de gravité
Les écoles spécialisées et les observatoires de l’emploi insistent sur une montée en puissance rapide des métiers de la communication, du marketing et du digital dans l’univers du luxe. Le secteur rattrape en quelques années un retard accumulé dans le e-commerce, la data et l’animation des communautés en ligne.
Marketing de marque, produit et collection
Chefs de produit, responsables marketing haute joaillerie, responsables de collection ou brand managers participent à la construction de l’image, au lancement de nouvelles lignes et au pilotage du mix – prix, distribution, communication. Ils travaillent en étroite collaboration avec les studios de création, la communication et le retail, avec une forte dimension internationale : coordination de marchés, adaptation culturelle, gestion de campagnes globales. Les maisons recherchent des profils capables de combiner culture produit, sens du storytelling et maîtrise des outils digitaux.
Communication, brand content, influence
Les maisons recrutent des chargés de communication, social media managers, content managers ou responsables relations presse et influence, chargés de produire du contenu éditorial et visuel cohérent avec l’ADN de la marque. La maîtrise des codes des réseaux sociaux, des collaborations avec des créateurs de contenu et des activations événementielles – défilés, pop-up stores, expériences immersives – est devenue centrale. Les budgets d’influence et de brand content sont désormais considérés comme des leviers stratégiques au même titre que les campagnes média traditionnelles.
E-commerce, CRM, acquisition digitale
La croissance du canal en propre et des plateformes multimarques pousse la demande pour des responsables e-commerce, CRM managers, traffic managers, spécialistes SEA/SEO, UX designers et chefs de projet omnicanal. Objectifs : optimiser la conversion en ligne, garantir la cohérence de l’expérience entre site, application, réseaux sociaux et boutique, et nourrir la connaissance client. Début 2025, certaines écoles spécialisées recensent déjà plus de 2 000 offres dans le marketing du luxe, avec une forte demande pour des profils hybrides mêlant culture produit et compétences digitales.
Data, innovation, nouveaux formats
Des profils de data analysts, data scientists, experts IA appliquée au marketing, spécialistes web3 ou réalité augmentée apparaissent dans les grandes maisons pour analyser la performance et concevoir des expériences nouvelles. Les marques explorent les essayages virtuels, les expériences immersives autour des défilés ou des lancements de montres, ou encore les plateformes de seconde main intégrées. Les fonctions marketing-data deviennent aussi stratégiques que la création, avec des équipes structurées autour de l’analytics et de la personnalisation en temps réel.
Les terrains émergents : durabilité et hospitalité
Les préoccupations environnementales, l’essor de la seconde main et la montée d’un tourisme à forte valeur ajoutée font émerger d’autres familles de métiers.
RSE, traçabilité, éco-conception
De plus en plus de groupes se dotent de responsables développement durable, chefs de projet RSE et spécialistes de la traçabilité des matières – or responsable, cuir, pierres précieuses. La montée en puissance des réglementations européennes sur les substances chimiques, avec de nouvelles restrictions entrées en vigueur en 2024 et des limites spécifiques pour certains bisphénols dans le cuir attendues à partir de 2026, oblige les maisons à muscler leurs systèmes de traçabilité et de contrôle qualité. La filière cuir s’est par ailleurs dotée en 2024 d’un référentiel RSE sectoriel piloté par le Centre Technique du Cuir, largement soutenu par les grands groupes de luxe. Les métiers d’éco-designer ou de responsable matières durables se développent dans la mode et la maroquinerie, pour réduire l’empreinte environnementale et répondre aux nouvelles contraintes réglementaires et au devoir de vigilance.
Seconde main et services de réparation
Le marché de la montre de luxe et de la joaillerie voit une montée en puissance de la seconde main, avec des horlogers, maroquiniers et experts d’authentification très demandés – autant pour la remise en état que pour la lutte contre la contrefaçon. Certaines maisons internalisent ces activités ou nouent des partenariats avec des plateformes spécialisées, créant de nouveaux postes à la frontière entre retail, expertise produit et RSE. La hausse du marché de la seconde main se traduit aussi par une demande accrue de services de réparation, de reconditionnement et de personnalisation, pour prolonger la durée de vie des pièces.
Hôtellerie, restauration gastronomique, yachting
Les métiers de réceptionniste, concierge, majordome, gouvernant, chef de rang, sommelier ou directeur d’hébergement restent en tension dans l’hôtellerie-restauration de luxe, sur fond de pénurie générale dans la filière. À cela s’ajoutent des fonctions spécifiques à l’univers luxe : guest experience manager, responsables de résidences, yachting managers, organisateurs de voyages ultra-personnalisés. Ces métiers reflètent la montée d’un tourisme ultra-premium à forte valeur ajoutée, notamment en Méditerranée et dans les grandes capitales européennes.
Formations et accès : qui forme pour qui ?
Les écoles de luxe et les organismes publics dessinent des trajectoires assez nettes selon les segments de métiers.
Filière artisanale et industrielle
Accès via CAP, bac pro, BTS métiers de la mode, diplômes de bijouterie-joaillerie ou d’horlogerie, souvent complétés par des certifications ou une montée en compétences dans les ateliers des grandes maisons. France Travail insiste sur les dispositifs de formation interne ou de reconversion financée pour attirer de nouveaux publics vers ces métiers, y compris des personnes sans expérience industrielle. Des programmes comme « Savoir pour faire » ou les écoles internes des grands groupes multiplient les parcours intensifs pour répondre aux besoins de recrutement.
Filière business, marketing, management du luxe
Le segment est structuré autour d’écoles spécialisées – Sup de Luxe, EIML, ESG Luxe, ISG Luxury – qui proposent bachelors, MBA et certificats en marketing du luxe, digital et management. Sup de Luxe, fondée à l’initiative de Cartier, est régulièrement classée n°1 des Bachelors luxe en France et dans le top 5 des MBA en management du luxe, avec des salaires de sortie compris entre 35 000 et 60 000 euros annuels selon les parcours et les postes. Certains programmes affichent des taux d’insertion pouvant atteindre 96 % pour les MBA orientés marketing et brand management, ce qui illustre la bonne employabilité des profils business-marketing.
Profils recherchés et employabilité
Les écoles insistent sur la double compétence : compréhension des codes du luxe, maîtrise d’une langue – anglais a minima – et savoir-faire technique, artisanal, digital ou business. La demande est forte pour les profils capables de naviguer entre culture produit, relation client et outils numériques, qu’il s’agisse d’un vendeur expérimenté, d’un chef de produit ou d’un responsable CRM. Dans un marché où plus de la moitié des projets de recrutement sont jugés difficiles, les candidats formés sur ces compétences hybrides disposent d’une marge de manœuvre importante pour négocier leur trajectoire et leur évolution.


