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- Une reprise officialisée sur le site d’Afungi
- Sécurité renforcée mais instabilité persistante
- Retombées économiques espérées pour un pays en crise
- Désengagement de financeurs européens
- Deux plaintes pénales déposées en France
- Un projet controversé sur le plan environnemental
- Un positionnement stratégique dans le marché mondial du GNL
- Un projet au cœur d’un contexte politique instable
Le groupe TotalEnergies a annoncé la reprise complète de son projet de gaz naturel liquéfié (GNL) dans la province de Cabo Delgado, au nord du Mozambique. Suspendu depuis 2021 après une attaque jihadiste majeure, ce chantier stratégique d’un montant réévalué à 24,5 milliards de dollars suscite des attentes économiques considérables, mais soulève de lourdes préoccupations sécuritaires, environnementales et judiciaires.
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Le scandale qui pourrait coûter très cher à TotalEnergies
Une reprise officialisée sur le site d’Afungi
Le président mozambicain Daniel Chapo et le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, se sont rendus le 29 janvier sur le site d’Afungi, pour marquer la relance officielle du projet « Mozambique LNG ». Estimé à l’origine à 20 milliards de dollars, le projet a vu son budget porté à 24,5 milliards en raison de l’interruption des travaux pendant plus de quatre ans.
La production de GNL, fixée à 13 millions de tonnes par an, reste prévue pour 2029. Selon TotalEnergies, les travaux de génie civil et d’ingénierie sont déjà réalisés à plus de 40 %, et les infrastructures offshore sont en cours d’installation. Un premier navire est mobilisé pour lancer les opérations en mer.
Sécurité renforcée mais instabilité persistante
Le projet avait été suspendu en avril 2021 après l’assaut de groupes affiliés à l’État islamique contre la ville de Palma, proche du site gazier. Officiellement, les autorités mozambicaines ont parlé de dizaines de morts, mais le projet de collecte de données ACLED a révisé ce chiffre en avril 2024, évoquant plus de 1 500 morts ou disparus.
Depuis, le gouvernement a renforcé la sécurisation du site en coopération avec le Rwanda, dans le cadre d’un accord de défense signé en août 2025. Environ 1 000 soldats et policiers rwandais sont déployés dans la province. Malgré ces efforts, les attaques jihadistes se poursuivent. En septembre 2025, six districts ont été visés, dont une incursion à Mocímboa da Praia.
L’ONU estime à 330 000 le nombre de personnes déplacées en 2025, dont plus de 100 000 entre septembre et novembre. Le Bureau des affaires humanitaires (OCHA) affirme que 1,3 million de Mozambicains ont besoin d’une aide d’urgence, alors que seulement 14 % du plan humanitaire est financé.
Retombées économiques espérées pour un pays en crise
Le gouvernement mozambicain présente le projet comme une opportunité majeure pour redresser une économie fragilisée. Selon la présidence, l’exploitation du gaz pourrait rapporter jusqu’à 35 milliards de dollars à l’État sur toute la durée de vie du projet, via les impôts, les redevances et les bénéfices pétroliers.
Avec un PIB par habitant de 647 dollars et un classement à la 185e place sur 191 à l’Indice de développement humain, le Mozambique est l’un des pays les plus pauvres au monde. TotalEnergies affirme avoir déjà mobilisé plus de 4 000 travailleurs sur le site, dont environ 75 % sont Mozambicains. Jusqu’à 7 000 emplois directs pourraient être créés pendant la phase de construction, et les contrats locaux atteindraient 4 milliards de dollars. Le groupe a aussi annoncé un don immédiat de 3,2 millions de dollars pour répondre aux récentes inondations.
Désengagement de financeurs européens
En décembre 2025, deux agences européennes de crédit à l’exportation se sont retirées du projet. Le Royaume-Uni, par l’intermédiaire de UK Export Finance, a mis fin à sa participation de 1,15 milliard de dollars en invoquant une aggravation des risques. Quelques jours plus tard, Atradius DSB, l’agence néerlandaise, a annoncé son retrait à hauteur de 1,1 milliard de dollars.
TotalEnergies a confirmé que les partenaires restants ont accepté de combler ce retrait par des fonds propres. Selon le groupe, 90 % des financeurs initiaux ont renouvelé leur engagement, parmi lesquels JPMorgan, Standard Chartered, Société Générale, Crédit Agricole et l’agence italienne SACE.
Deux plaintes pénales déposées en France
Le projet fait face à deux procédures judiciaires en France. Le 17 novembre 2025, l’ONG allemande ECCHR a déposé une plainte auprès du Parquet national antiterroriste, accusant TotalEnergies de complicité de crimes de guerre. L’entreprise est soupçonnée d’avoir financé et soutenu matériellement la Joint Task Force (JTF) mozambicaine, qui aurait commis des exactions contre des civils entre juillet et septembre 2021.
La plainte s’appuie sur des documents transmis par Atradius DSB, mentionnant des alertes précoces sur les risques d’atteintes aux droits humains. L’ONG affirme que TotalEnergies a continué à fournir des logements, de la nourriture et du matériel à la JTF, malgré ces alertes.
Une autre plainte, déposée en 2023 par des survivants de l’attaque de Palma, a conduit à l’ouverture en mars 2025 d’une enquête préliminaire pour homicide involontaire et non-assistance à personne en danger. TotalEnergies a rejeté toutes les accusations portées contre elle.
Un projet controversé sur le plan environnemental
Le jour même de l’annonce de la reprise, l’ONG Reclaim Finance, associée aux Amis de la Terre, a dénoncé un projet qu’elle qualifie de « bombe climatique ». Selon leurs estimations, Mozambique LNG pourrait générer jusqu’à 4,5 milliards de tonnes de CO₂ équivalent sur l’ensemble de sa durée d’exploitation.
En novembre 2025, une coalition de 124 ONG locales et internationales avait déjà exhorté les financeurs à se retirer du projet. Elles pointent le paradoxe d’un pays extrêmement vulnérable aux dérèglements climatiques – cyclones, inondations, sécheresses – tout en accueillant un des plus grands projets fossiles en développement.
Un positionnement stratégique dans le marché mondial du GNL
Le Mozambique cherche à se positionner comme un acteur majeur sur le marché mondial du GNL. Outre le projet Mozambique LNG (13 Mt/an attendus), le pays compte déjà le terminal Coral South (3,4 Mt/an) opéré par Eni et projette Coral North (3,55 Mt/an, production prévue en 2028) et Rovuma LNG (18 Mt/an), porté par ExxonMobil.
À terme, la capacité totale pourrait avoisiner 38 millions de tonnes par an. Cela placerait le Mozambique parmi les dix premiers exportateurs mondiaux. L’Europe, en voie de sortie du gaz russe, constitue une cible privilégiée, tandis que l’Asie reste la principale zone de demande. Le canal du Mozambique, emprunté par plus de 5 000 navires par an, offre un atout logistique majeur.
Un projet au cœur d’un contexte politique instable
La relance du projet intervient dans un climat politique tendu. Daniel Chapo, élu en octobre 2024 avec 65 % des voix selon les autorités, a été investi en janvier 2025. Son opposant, Venancio Mondlane, conteste toujours les résultats, dénonçant des fraudes électorales. Les violences post-électorales ont fait plus de 360 morts selon les ONG.
Premier président né après l’indépendance et non impliqué dans la guerre civile, Chapo veut faire des projets gaziers un levier de stabilité et de croissance. Il mise sur Mozambique LNG pour renforcer l’autorité de l’État dans une région historiquement marginalisée.
TotalEnergies parie sur la stabilité retrouvée pour relancer un chantier aux retombées économiques significatives. Mais la fragilité sécuritaire, les pressions climatiques, les contestations judiciaires et les incertitudes politiques font du projet Mozambique LNG un symbole de l’ambivalence de la transition énergétique mondiale : un moteur de croissance dans un pays pauvre, mais à un coût humain et environnemental élevé.


