Comment Michelin s’est imposé au niveau mondial

Derrière chaque révolution industrielle, il y a une saga. Celle de Michelin raconte 135 ans d’audace, d’innovation, de choix décisifs, et de rebonds face aux crises.

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Clermont-Ferrand, mai 1889. Deux frères, André et Édouard Michelin, reprennent une petite entreprise familiale en difficulté. « Michelin et Cie » se lance dans la fabrication de tuyaux et courroies en caoutchouc pour freins de charrettes, avant d’innover dès la première année avec « The Silent », un patin de frein en toile de caoutchouc pour vélocipèdes et voitures à cheval. La graine est semée.

Dès 1891, un premier virage technique bouleverse le quotidien des cyclistes : un pneu réparable en moins d’un quart d’heure remplace les réparations longues et fastidieuses. Charles Terront enchaîne les kilomètres et remporte Paris-Brest-Paris sur pneus Michelin. L’année suivante, Édouard organise une course Paris-Clermont-Paris parsemée de clous pour démontrer la résistance de ses pneus démontables. L’effet est immédiat : les ventes s’envolent. En 1895, une voiture nommée « L’Éclair », engagée sur Paris-Bordeaux-Paris, devient la première à rouler sur de l’air grâce aux pneumatiques Michelin. La course est perdue, mais le principe est gagné.

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L’image se construit en parallèle. En 1894, à l’Exposition universelle de Lyon, Édouard aperçoit une pile de pneus ressemblant à une silhouette. « Regarde, avec des bras, cela ferait un bonhomme ! » lance-t-il à André. Quatre ans plus tard, O’Galop donne forme à Bibendum, personnage fait de pneus, brandissant une coupe pleine de verre brisé et de clous. Le slogan est latin : « Nunc est bibendum » — « maintenant, il faut boire ». En juin 1898, Bibendum fait son apparition au Salon de l’automobile de Paris. Son nom s’impose peu après, lorsqu’un jeune mécanicien crie en apercevant André Michelin : « Voilà Bibendum, vive Bibendum ! ». Le personnage sera sacré meilleur logo du XXe siècle.

En 1900, les deux frères publient le premier Guide Michelin, tiré à 35 000 exemplaires gratuits, pour guider les conducteurs dans une France comptant seulement 2 500 voitures. L’objectif : donner tous les renseignements utiles pour se ravitailler, se loger, se nourrir, ou communiquer. En 1904, le guide introduit une classification des hôtels. En 1920, il devient payant, après qu’André découvre un de ses guides calant un établi. « Les hommes ne respectent pas ce qui ne leur coûte rien. » En 1923, la gastronomie entre dans le guide, avec une notation d’une à trois étoiles.

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De la micheline au pneu radial, le pari technologique

Dès 1906, Michelin s’internationalise avec une usine à Turin, puis en 1907 à Milltown, dans le New Jersey. Cette dernière fermera en 1930, dans la tourmente de la Grande Dépression. L’entreprise développe un pneu jumelé pour poids lourds en 1908, puis l’autorail « micheline » en 1929, utilisé jusqu’en 1952 dans plusieurs villes françaises et dans certaines colonies.

L’histoire se mêle à celle de Citroën. Dès 1919, la Type A, première voiture française de grande série, roule avec des pneus Michelin. En 1935, alors que Citroën est en liquidation judiciaire, Michelin, son principal créancier, reprend la marque, l’usine et ses 25 000 salariés. Pendant quatre décennies, Citroën produit des modèles mythiques. Mais la crise pétrolière de 1973 entraîne de nouvelles difficultés. En 1976, à la demande de l’État, Michelin cède 90 % du capital de Citroën à Peugeot. PSA est né.

L’innovation-clé de l’histoire Michelin survient en 1946 : le pneu radial. Mis au point dans le plus grand secret pendant la guerre, il repose sur des nappes radiales en acier, remplaçant les structures diagonales traditionnelles. Adhérence, durabilité, économie de carburant : les gains sont multiples. Le premier prototype, surnommé « La Came », voit le jour vers 1940. En 1949, le Michelin X est présenté au Salon de l’automobile de Paris. La course automobile accélère sa reconnaissance : en 1951, la Lancia Aurelia l’emporte dans sa catégorie aux 24 Heures du Mans.

La technologie s’étend à tous les secteurs : camions en 1952, engins de chantier en 1959, agriculture en 1978, aviation en 1981, motos en 1987. En 1976, Ford adopte les pneus Michelin X pour sa Lincoln Continental Mark III. Deux ans plus tard, le groupe reçoit le Sperry Award, qui consacre le radial comme innovation majeure du XXe siècle.

L’ère François Michelin, petit-fils d’Édouard, marque l’accélération industrielle. De 1947 à la fin des années 1970, plus de quarante sites ouvrent. En 1955, il devient gérant et, dans les décennies 1960–70, implante une trentaine d’usines dans le monde. La production de pneus est multipliée par cinq. En 1979, Michelin devient numéro un mondial et triomphe en Formule 1 avec Ferrari.

Crises, rachats et résilience financière

Les années 1980–1990 prolongent l’expansion par acquisition. En 1981, Michelin rachète Kléber. En 1989, Uniroyal-Goodrich renforce la présence américaine. En 1992, le premier pneu Energy est lancé pour réduire la consommation. En 1996, le PAX System, un pneu indéjantable, est présenté.

En 1999, Édouard Michelin, fils de François, prend la tête du groupe. Il a 42 ans quand il disparaît en mer Celtique le 26 mai 2006, au large de l’île de Sein.

Depuis, Michelin reste leader mondial. Le groupe compte 121 sites de production dans 26 pays, 132 000 collaborateurs et 9 centres R&D, dont celui de Ladoux, près de Clermont-Ferrand. Inauguré en 2016 après 280 millions d’euros d’investissement, il regroupe 1 700 chercheurs sur 67 000 m². À l’échelle mondiale, 6 000 personnes travaillent en R&D, pour un budget annuel proche de 800 millions d’euros en 2024. Ladoux comprend 23 pistes d’essai et mobilise 350 métiers.

En 2024, Michelin réalise un chiffre d’affaires de 27,2 milliards d’euros (–4,1 %), avec un résultat opérationnel des secteurs à 3,4 milliards (–5,4 %), une marge maintenue à 12,4 %, un résultat net de 1,9 milliard, et un cash-flow libre de 2,2 milliards. Les volumes de pneus reculent de 5,1 %, avec une chute de la première monte dans tous les secteurs. En 2025, les neuf premiers mois affichent 19,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires (–4,4 %) ; le troisième trimestre atteint 6,25 milliards (–6,6 %).

En janvier 2026, Michelin annonce avoir généré en 2025 un flux de trésorerie de 2,1 milliards d’euros, au-delà de la fourchette initiale de 1,5 à 1,8 milliard. L’Amérique du Nord représente 39 % du chiffre d’affaires mondial, l’Europe 35 %, la France 8 %, tout en concentrant 16 % des effectifs et 16 % des impôts.

Mais l’environnement européen se durcit. Le 5 novembre 2024, Michelin annonce la fermeture des usines de Cholet (955 emplois) et Vannes (299), soit 1 254 postes supprimés. À Cholet, les coûts de production sont 40 % plus élevés que la moyenne européenne. Entre 2019 et 2024, les coûts ont doublé en Europe par rapport à l’Asie. La fermeture de Cholet est avancée à novembre 2025, celle de Vannes au 1er septembre 2025. Un an après l’annonce, 43 % des salariés de Vannes et 49 % de ceux de Cholet ont une solution. Une provision de 425 millions d’euros est constituée. Trois sites ont déjà fermé en France entre 2007 et 2022, dont La Roche-sur-Yon en 2020 (619 salariés). Trois usines allemandes doivent fermer d’ici 2025.

L’Asie et l’électrique au cœur de la stratégie

Le 24 janvier 2026, Michelin inaugure une usine à Shanghai, pour 3 milliards de yuans (425 millions de dollars). Entièrement alimentée par des énergies renouvelables, elle produit un pneu toutes les 36 secondes, avec un cycle de livraison de 5 jours, contre 10 auparavant. La capacité passe de 8,5 à 9,5 millions de pneus par an. À Shenyang, l’usine voit son portefeuille de pneus pour véhicules électriques croître de 340 %, dépassant 250 références actives.

L’électrification oriente la gamme. En août 2025, le Pilot Sport 5 Energy est présenté : structure radiale, double composé, puces RFID pour analyser l’usure. Une gamme complète est prévue en 2026. En décembre, le partenariat avec Hyundai est renouvelé, incluant la technologie SmartGrip, conçue pour améliorer freinage et efficience.

Côté poids lourds, la X Line Energy 3 devient la première gamme à obtenir le label A en résistance au roulement. Selon les tests Dekra, le gain moyen atteint 0,62 litre/100 km, soit jusqu’à 2 200 euros économisés par camion et par an sur 150 000 km, avec une réduction de 2,03 kg de CO₂/100 km. La X Multi Energy 2, pour trajets régionaux, réduit les coûts d’exploitation de 3 %, avec 0,4 litre/100 km de carburant en moins. Ces pneus supportent 6,3 tonnes par essieu, sont recreusables, rechapables. Les pneus Remix pèsent 30 % des revenus poids lourds en Europe, et 40 % en France.

En compétition, Michelin entame en 2025 sa treizième saison en Endurance mondiale (WEC) avec un contrat exclusif jusqu’en 2029. Huit constructeurs alignent 18 prototypes Hypercar sur pneus Michelin.

L’objectif environnemental est clair : 40 % de matériaux renouvelables ou recyclés en 2030, 100 % d’ici 2050. Un pneu de compétition contient déjà 53 % de matériaux biosourcés ou recyclés. En mars 2024, une usine de recyclage est annoncée en Suède avec Enviro et Antin, capacité de 35 000 tonnes par an. L’objectif est d’atteindre 1 million de tonnes à terme.

La stratégie « Michelin in Motion 2030 », présentée en 2021, vise 20 à 30 % du chiffre d’affaires via les solutions connectées et les composites. Le groupe vise aussi –50 % d’émissions de CO₂ par rapport à 2010.

Depuis 2020, des data analysts intègrent les usines. Une logique peer-to-peer se met en place pour diffuser l’intelligence artificielle industrielle.

Un cap mondial, entre pressions et opportunités

Les vents contraires sont nombreux. Florent Menegaux alerte sur « une déferlante de pneus chinois sur l’Europe », et appelle Bruxelles à réagir. Le groupe abandonne ses objectifs 2026 : 4,2 milliards d’euros de résultat opérationnel, 14 % de marge. Cinq facteurs pèsent pour 500 millions d’euros sur les résultats 2025–2026 : dépréciation du dollar, fin d’un contrat majeur aux États-Unis, hausse des droits de douane sur l’acier et le caoutchouc, retard réglementaire sur les flottes de camions. Le patron envisage d’accélérer les investissements aux États-Unis, quitte à lever le pied en Europe, rendue moins compétitive par les prix de l’énergie et l’inflation salariale. Michelin dispose déjà d’une trentaine d’usines en Amérique du Nord.

Après une chute de 11 % en Bourse en 2025, l’action rebondit début 2026 après le dépassement des objectifs de cash-flow. Les analystes restent confiants : leadership mondial, innovation continue, cap environnemental assumé.

Depuis 1889, de Clermont-Ferrand aux circuits du WEC, Michelin trace sa route, guidé par un principe inchangé : la performance industrielle au service du mouvement.



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