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- Skip tracing et ICE : comment la filiale traquait les migrants
- Capgemini CGS et l’ICE depuis 2007 : une collaboration dissimulée
- L’ICE en 2026 : budget colossal et méthodes contestées
- Capgemini : réactions salariés, syndicats et politiques français
- Capgemini CGS vente : du LinkedIn à la décision en dix jours
- Après la vente de CGS : ce qui reste à résoudre
Le 1er février 2026, Capgemini annonce la mise en vente de sa filiale américaine Capgemini Government Solutions (CGS). La décision vient après un conseil d’administration extraordinaire convoqué en urgence le week-end précédent. Elle clôture une crise déclenchée moins de deux semaines plus tôt par la révélation, publiée le 21 janvier par l’Observatoire des multinationales, d’un contrat de 4,8 millions de dollars signé le 18 décembre 2025 avec l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), l’agence fédérale américaine en charge du contrôle de l’immigration.
Le contrat porte sur des « services de recherche de personnes pour les opérations d’exécution et d’expulsion » — autrement dit, la localisation de migrants pour permettre leur expulsion. Sa valeur maximale potentielle atteint 365,8 millions de dollars sur deux ans, ce qui en fait le plus important lot de cet appel d’offres.
Cette révélation arrive dans un contexte particulièrement chargé. Le 7 janvier, Renee Nicole Good, mère de famille de 37 ans, est abattue par un agent de l’ICE à Minneapolis alors qu’elle est au volant de sa voiture. Le 24 janvier — trois jours après la publication du contrat Capgemini — Alex Pretti, infirmier de 37 ans, est tué lors d’une autre opération de l’agence dans la même ville. Ces deux décès interviennent pendant « Metro Surge », une opération déployant entre 2 000 et 3 000 agents fédéraux dans la région de Minneapolis, qualifiée par l’administration Trump de « plus grande opération d’immigration jamais réalisée ».
Skip tracing et ICE : comment la filiale traquait les migrants
Le terme « skip tracing » ne figure guère dans le vocabulaire quotidien. Il désigne une technique de recherche de personnes mobilisant un arsenal technologique significatif : exploitation de bases de données commerciales, surveillance des réseaux sociaux, analyse des empreintes numériques laissées par les objets connectés, et production de rapports accompagnés de scores de confiance sur la localisation des cibles.
Ce qui rend le contrat de CGS particulièrement remarquable, c’est son modèle de rémunération. Les primes sont indexées sur la performance : plus la filiale réussit à vérifier des adresses et à livrer des documents aux agents de l’ICE, plus elle est payée. La traque de migrants devient ainsi, mécaniquement, une source de revenus proportionnelle à son efficacité.
Treize entreprises ont répondu à cet appel d’offres. CGS s’en est démarquée nettement. Derrière elle, BlueHawk (220 millions de dollars maximum) et BI, filiale du géant de la détention privée GEO Group (112 millions). Le système est évident : plus une entreprise contribue à localiser et à livrer des migrants, plus elle gagne.
Capgemini CGS et l’ICE depuis 2007 : une collaboration dissimulée
La version officielle de Capgemini a présenté le contrat comme une découverte récente. Cette narration s’est fracassée rapidement sur les faits.
Les bases de données gouvernementales américaines montrent que CGS a travaillé avec l’ICE depuis au moins 2007 — près de vingt ans. Les services fournis au fil du temps sont variés : « planification des détentions », gestion des capacités de rétention, support informatique pour les opérations d’expulsion.
Une page du site internet de CGS, depuis supprimée mais toujours accessible dans les archives du web, illustre l’ampleur de cette collaboration. L’entreprise y vantait son expertise en précisant que « l’équipe de Capgemini travaillait étroitement pour aider [l’ICE] à minimiser le temps requis et le coût de la déportation de tous les étrangers illégaux déportables hors des États-Unis ». La formulation est sans ambiguïté.
L’amendement du 9 octobre : le détail qui contredit la direction
Plus gênant encore : avant même le contrat de décembre 2025, un contrat préexistant entre CGS et le Department of Homeland Security — qui chapeaute l’ICE — avait été discrètement amendé le 9 octobre 2025 pour y ajouter des services de skip tracing, pour un montant de plus de 7 millions de dollars. L’ignorance de la direction parisienne devient très difficile à soutenir.
L’ICE en 2026 : budget colossal et méthodes contestées
Pour comprendre pourquoi cette affaire a provoqué une telle réaction, il faut connaître ce qu’est l’ICE aujourd’hui.
Créée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre, l’agence fédérale a connu sous les deux mandats de Trump une expansion sans précédent dans l’histoire de la sécurité intérieure américaine. En juillet 2025, le Congrès à majorité républicaine a adopté le « One Big Beautiful Bill Act », qui lui octroie plus de 75 milliards de dollars sur quatre ans, jusqu’au 30 septembre 2029. Le détail est instructif : 45 milliards pour la détention — une hausse de 365 % par rapport à 2024, permettant d’atteindre au moins 116 000 lits — et 29,9 milliards pour les opérations d’application et d’expulsion, incluant le recrutement de 10 000 nouveaux agents. L’ICE devient ainsi l’agence fédérale de police la plus financée des États-Unis, dépassant le FBI.
Raids, arrestations, décès : les méthodes de l’ICE dénoncées
Le nombre de détenus a augmenté de 40 % en un an, passant de 40 000 en juin 2024 à plus de 56 000 en juin 2025. Les méthodes de l’agence sont régulièrement dénoncées : arrestations de migrants en situation régulière sur la base de contrôles au faciès, ciblage de citoyens américains et même d’enfants. Ses agents opèrent souvent armés et masqués, sans caméras corporelles ni identification claire sur leurs uniformes. Le maire de Minneapolis, Jacob Frey, et le gouverneur de l’État, Tim Walz, ont qualifié ces interventions de source de « chaos et traumatismes » pour les communautés touchées. Un sondage réalisé après les décès de Minneapolis révèle que 75 % des Américains jugent ces méthodes « trop énergiques ».
Capgemini : réactions salariés, syndicats et politiques français
La réaction à l’intérieur de Capgemini a été immédiate. Frédéric Boloré, délégué syndical central CFDT, a déclaré n’avoir jamais vécu « une situation de crise comme celle d’aujourd’hui » en 32 ans d’ancienneté. Un ingénieur du groupe s’est exprimé publiquement sur LinkedIn — fait rare dans une entreprise du CAC 40 : « Les valeurs, ce n’est pas ce qu’on affiche. C’est ce qu’on accepte de faire. »
La CGT a exigé « l’arrêt immédiat et public de toute collaboration avec l’ICE ». Benjamin Girard, représentant CGT, a été plus direct : « Travailler avec une entité gouvernementale qui organise des rafles, des détentions et des expulsions, c’est un cap moral qui est franchi. » Une pétition interne a été lancée. La CFDT a rappelé les sept valeurs fondatrices — Honnêteté, Audace, Confiance, Liberté, Plaisir, Modestie, Esprit d’équipe — établies par Serge Kampf, le fondateur du groupe décédé en 2016. Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, a publié un appel à « cesser immédiatement » la collaboration.
Les réactions politiques ont été tout aussi nettes. Le 27 janvier, le ministre de l’Économie Roland Lescure a interpellé Capgemini à l’Assemblée nationale : « la moindre des choses de la part d’une entreprise française, c’est d’être transparente sur les contrats qu’elle a avec ICE ». La ministre des Armées Catherine Vautrin a appelé à « une vigilance accrue ». À gauche, les députés de La France Insoumise ont déposé une résolution condamnant l’ICE. Hadrien Clouet, député LFI de Haute-Garonne, a réclamé une « enquête internationale », critiquant « l’impunité des agents ».
Capgemini CGS vente : du LinkedIn à la décision en dix jours
Le 25 janvier, le directeur général Aiman Ezzat a publié un message sur LinkedIn insistant sur l’autonomie juridique de CGS. La filiale, a-t-il expliqué, « prend les décisions de manière autonome, dispose de réseaux étanches ». Le groupe Capgemini est, selon lui, « dans l’impossibilité d’accéder à toute information classifiée ».
Le mécanisme FOCI : comment une filiale échappe au contrôle de sa maison-mère
Cette position s’appuie sur un mécanisme réel. CGS, créée en 2002 à McLean en Virginie, est soumise au dispositif FOCI (Foreign Ownership, Control or Influence), un système de sécurité mis en place par le gouvernement américain pour permettre aux entreprises sous contrôle étranger de travailler sur des contrats classifiés. Ce dispositif impose un Special Security Agreement créant une séparation stricte : conseil d’administration indépendant, réseaux informatiques étanches, impossibilité pour la maison-mère d’exercer un contrôle opérationnel direct.
Le mécanisme est légal et courant dans l’industrie de la défense américaine. Il permet aussi, incidemment, à une multinationale française d’afficher des valeurs éthiques en Europe tout en profitant, via une filiale juridiquement autonome, de contrats lucratifs qui en contredisent la substance. C’est précisément cette contradiction qui a posé problème.
Le ministre Lescure a balayé l’argument : « cette explication ne suffisait pas ». Le 29 janvier, un message interne précise que le contrat « n’était pas en cours d’exécution car il faisait l’objet d’un recours » — sans préciser la nature de ce recours ni les raisons pour lesquelles le groupe aurait signé un contrat qu’il contestait ensuite.
Le week-end du 1er février, un conseil d’administration extraordinaire a été convoqué. À l’issue de cette réunion, Capgemini a annoncé la mise en vente de CGS « sans délai », estimant que les contraintes juridiques ne permettaient pas « d’exercer un contrôle approprié sur certains aspects des opérations de cette filiale ».
L’impact sur le cours de bourse a été immédiat. Le titre a perdu plus de 10 % depuis le début de 2026, cotant 131,20 euros le 30 janvier, en baisse de 7,77 % depuis le 1er janvier. Pour mémoire, CGS ne représente que 0,4 % du chiffre d’affaires estimé du groupe en 2025.
Après la vente de CGS : ce qui reste à résoudre
La mise en vente de CGS ne résoudra pas grand-chose sur le fond. La procédure sera complexe : les règles FOCI et le Special Security Agreement imposeront des contraintes strictes sur l’identité du repreneur, qui devra obtenir l’agrément des autorités américaines. Si CGS est rachetée par un autre prestataire gouvernemental américain — scénario très probable — les mêmes services continueront d’être fournis à l’ICE, simplement sous une autre enseigne.
GEO Group, CoreCivic : une industrie qui prospère
Cette économie de la répression migratoire ne repose pas sur Capgemini seul. GEO Group, l’un des principaux opérateurs de centres de détention privés, a enregistré en 2025 ses meilleurs résultats financiers : 791 millions de dollars de revenus fédéraux, dont un contrat de 98 millions pour le centre de détention Del Rio Hall au Texas. CoreCivic, autre géant du secteur, a connu une hausse comparable de ses contrats gouvernementaux. Le modèle est systémique.
L’affaire soulève aussi des questions structurelles sur la gouvernance des multinationales. Comment la direction parisienne peut-elle prétendre ne pas savoir ce qu’une filiale réalisant des centaines de millions de dollars de contrats fait depuis deux décennies ? Les mécanismes d’audit sont-ils réellement défaillants, ou existe-t-il une forme de cécité organisée — un moyen de ne pas voir ce qu’il serait gênant de savoir ?
Le paradoxe est cruel. Le même groupe qui impose des formations sur l’éthique à l’ensemble de ses salariés — et peut licencier ceux qui ne les suivent, selon la CFDT — a renouvelé pendant vingt ans des contrats contribuant à des opérations répressives contestées. Les certifications et codes de conduite n’ont rien empêché.
Cette crise intervient enfin alors que Capgemini a annoncé le 20 janvier — quatre jours avant l’explosion du scandale — la suppression de jusqu’à 2 400 postes en France, soit environ 7 % de ses effectifs français de 35 000 salariés. Au niveau mondial, le groupe affiche des performances solides : un chiffre d’affaires de 5 393 millions d’euros au troisième trimestre 2025, en hausse de 2,9 % à taux de change constants. La dichotomie entre réussite économique globale et tensions sociales en France a été considérablement exacerbée par ce scandale.
La vente de CGS permettra à Capgemini de tourner la page sans avoir réformé sa gouvernance ni présenté d’excuses aux communautés affectées. Pour beaucoup, c’est la définition même de la gestion de crise moderne : préserver l’image, pas changer la pratique.


