Pourquoi la méfiance de De Gaulle envers les USA reste d’actualité

Face au désengagement américain, la stratégie gaullienne doit refaire surface : autonomie stratégique, défi monétaire et rupture sécuritaire.

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La méfiance gaullienne vis-à-vis des États-Unis n’était ni idéologique ni culturelle. Elle était politique. Elle s’ancrait dans l’expérience directe du pouvoir, dans les frictions entre Londres, Washington et la France libre pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle se structurait en doctrine, celle de l’indépendance stratégique.

Elle redevient centrale dans une Europe 2025–2026 confrontée à la brutalité d’un allié américain redevenu imprévisible. Le cas Trump fait office de révélateur : toutes les intuitions de De Gaulle sont validées, parfois mot pour mot.

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Comment De Gaulle a construit la France moderne en une décennie

Roosevelt, Vichy et AMGOT : naissance d’un soupçon

En 1940, De Gaulle n’est pas reconnu par Roosevelt. Les États-Unis préfèrent miser sur Pétain, puis sur Darlan et Giraud. L’opération Torch, en 1942, marginalise De Gaulle. Pour lui, Washington est prêt à sacrifier la légitimité républicaine française à ses intérêts.

Puis vient AMGOT : un gouvernement militaire allié des territoires occupés. Les États-Unis veulent l’appliquer à la France. Prévoient une monnaie d’occupation. Des gouverneurs militaires étrangers. De Gaulle répond en créant le GPRF. La France ne sera pas traitée en nation vaincue.

Lutte feutrée et diplomatie du contrepoids

« Entre nous et les Américains, sous des dehors courtois, c’est la lutte », confie De Gaulle à Peyrefitte. Il admire la puissance américaine. Il rejette son universalisme utilisé comme levier de domination. L’équilibre des puissances devient la boussole. L’objectif : exister entre les blocs, sans renier l’Occident, sans s’y dissoudre.

Frédéric Bozo et Maurice Vaïsse rappellent que la ligne gaullienne n’est pas une réaction épidermique, mais une stratégie construite : reprendre la main, bâtir une Europe souveraine, contenir l’hégémonie américaine. Même William Keylor, historien américain, le reconnaît : De Gaulle est resté un allié exigeant, jamais un adversaire.

Éric Branca parle d’une guerre secrète menée par Washington contre le gaullisme. Campagnes d’influence, manœuvres, appuis à des opposants. Contesté mais documenté, ce récit illustre la profondeur du clivage stratégique.

Le commandement intégré, le nucléaire et le refus de la dépendance

En 1958, De Gaulle revient au pouvoir. Il conteste l’architecture de l’OTAN, trop déséquilibrée. Il propose un directoire à trois avec Londres et Washington. Refus américain.

Il lance la dissuasion française. Refuse l’aide technologique américaine. Et, en 1966, sort la France du commandement intégré. Elle reste dans l’Alliance, mais reprend le contrôle. Vaïsse le note : il ne s’agit pas d’affaiblir l’OTAN, mais de la refonder sur l’égalité.

2025–2026 : le cauchemar trumpien

En décembre 2025, la Stratégie de sécurité nationale américaine acte un retrait d’ici 2027. L’Europe doit assurer la majorité des capacités de défense de l’OTAN. En deux ans. La sécurité devient un service tarifé.
L’article 5 n’est plus garanti. Trump le relativise publiquement. Exige 5 % du PIB en dépenses militaires d’ici 2035. 510 milliards d’euros par an. Il menace l’Espagne de droits de douane pour non-conformité. Le parapluie américain devient un abonnement premium. Payant. Révocable.

Dans les années 1960, De Gaulle dénonce le « privilège exorbitant » du dollar. Il convertit ses réserves en or. En 1965, il appelle à un retour à l’étalon-or. Ce n’est pas un caprice monétaire : c’est une contestation du leadership financier américain.

En 2025, le dollar est utilisé comme outil de pression. 20 % des dettes d’entreprises européennes sont en dollars. Les paiements passent par New York. Les Européens deviennent vulnérables aux sanctions américaines.

La stratégie américaine devient « cryptomercantiliste » : imposer ses stablecoins, conditionner les lignes de swap à la docilité politique. Et en parallèle, Trump cherche à déprécier le dollar de 20 % pour booster ses exportations. Le dollar n’est plus seulement dominant. Il est manipulé.

Humiliation commerciale et soumission stratégique

En juillet 2025, Trump impose l’accord de Turnberry : droits de douane de 15 %, investissements européens massifs aux États-Unis, achats forcés d’énergie américaine. 600 milliards d’investissements, 750 milliards d’achats. Négociés dans la propriété privée de Trump. Le symbole est brutal.

En 1963 et 1967, De Gaulle bloque l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE. Il redoute un relais américain. La dépendance nucléaire britannique via Polaris le conforte dans son jugement. Il défend une « Europe européenne ».

En 2025, la stratégie américaine vise ouvertement à briser cette Europe. Soutien à la Hongrie, la Slovaquie, l’Italie. Appel officiel à s’allier aux extrêmes droites européennes. Trump veut « une Europe chrétienne comme la Hongrie ». L’administration américaine promeut une « subversion active de la démocratie ».

Pékin, Phnom Penh, Montréal : l’autre logique

En 1964, De Gaulle reconnaît la Chine. Il refuse l’alignement occidental. En 1966, à Phnom Penh, il critique la guerre du Vietnam. À Montréal, il soutient l’autodétermination québécoise. C’est une constante : refuser l’ordre imposé.

En 2025, face à la Chine, Trump capitule. Après des hausses tarifaires massives, Pékin riposte avec ses terres rares. Trump plie. En octobre, il signe une trêve. La Chine impose ses conditions. L’Europe, elle, accepte l’humiliation commerciale.

En 1967, De Gaulle rompt avec Israël, impose un embargo, condamne l’occupation. Il redoute une polarisation régionale ingérable. Ce n’est pas un alignement, c’est un refus d’engrenage.

L’Europe marginalisée, humiliée, exploitée

De Gaulle soutient les États-Unis lors de la crise de Cuba. Il reste occidental, mais indépendant. Trump, lui, traite l’Europe comme une entité inférieure. Il l’appelle « faible ». Il la punit commercialement. L’aide à l’Ukraine est suspendue. Kiev est sommé de céder le Donbass. L’Europe n’est pas consultée.

En août 2025, Trump et Poutine se rencontrent en Alaska. Aucun Européen n’est invité. La sécurité du continent se négocie sans les Européens. Même le Groenland devient théâtre de sanctions. Trump impose des taxes à huit pays européens pour leur soutien au Danemark.

Le retour de l’article F-35

En 2025–2026, la dépendance militaire européenne explose. Le F-35 devient un standard imposé. La France fait figure d’exception. L’Espagne suspend sa commande. Les autres paient. L’Allemagne capitule. Les contrats explosent. Washington peut désactiver les équipements à distance.

Le programme PURL transforme l’aide à l’Ukraine en marché captif. L’Europe paie les armes… mais ne les contrôle pas.

Le parapluie nucléaire : un ersatz stratégique

Macron propose un parapluie nucléaire européen. La déclaration de Northwood acte une volonté franco-britannique de coordination. Mais pas d’automaticité. Pas de planification commune. Pas de partage de la décision. Les forces nucléaires européennes sont trop limitées. Le Royaume-Uni dépend des États-Unis pour ses missiles. La doctrine reste nationale.

Les trois peurs de De Gaulle, amplifiées

De Gaulle identifie trois menaces :

  1. Une tutelle militaire étrangère.
  2. Une dépendance financière au dollar.
  3. Un enfermement dans des logiques de blocs.

En 2025–2026, ces failles sont devenues abîmes.

  1. La tutelle militaire se double d’un racket commercial. Le F-35 remplace la garantie de sécurité. Le 5 % du PIB exigé devient la nouvelle dîme.
  2. Le dollar devient instrument de prédation. Le contrôle des flux, des clouds, des messageries et des marchés financiers est total. L’Europe est sommée d’investir aux États-Unis et d’acheter son énergie. Par décision présidentielle.
  3. L’enfermement géopolitique devient étouffement stratégique. Les négociations se font sans l’Europe. Le sort de l’Ukraine est décidé ailleurs. Le projet européen est fragmenté volontairement.

La méthode De Gaulle : lucidité, autonomie, constance

La méfiance n’est pas un réflexe. C’est une méthode. Réaliste. Construite. Fondée sur l’idée simple : un allié puissant agit pour lui-même.
En 1959, De Gaulle posait une question. En 2025, la réponse tombe. Les États-Unis ne défendront plus l’Europe. Et peuvent même travailler à sa dislocation.

Soixante ans plus tard, la méthode De Gaulle n’a jamais été aussi actuelle.



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