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En 2008, le Centre national d’études spatiales a conduit une étude confidentielle pour utiliser le Rafale comme premier étage d’un système de mise en orbite, un projet gelé avant d’avoir décollé, mais dont les prémisses anticipaient avec une précision troublante les doctrines militaires spatiales qui s’imposent aujourd’hui.
L’étude baptisée Aldebaran a mobilisé trois agences spatiales européennes : le CNES pour la France, le DLR allemand, et le CDTI espagnol. Son objet était précis : évaluer la faisabilité technique d’un largage aéroporté de satellite à partir du Rafale, via un vecteur dédié baptisé Mini-Lanceur Aéroporté, ou MLA.
Le choix de l’appareil de Dassault Aviation découlait d’une contrainte physique. Avec 14 points d’emport externes et une capacité de charge utile de 9 500 kilogrammes, le Rafale est le seul chasseur au monde dont la charge emportée peut représenter 1,5 fois sa propre masse à vide, établie à 9 850 kg, pour une masse maximale au décollage de 24 500 kg. Aucun autre avion de combat occidental ne présente ce rapport. La Direction des lanceurs du CNES, qui pilotait les travaux, avait identifié cette robustesse comme un prérequis non négociable pour supporter les contraintes mécaniques et aérodynamiques du transport et du largage d’un vecteur spatial à haute altitude.
Le MLA devait être fixé sous le fuselage de l’appareil en position centrale, celle réservée aux charges les plus lourdes. Le Rafale jouait le rôle de premier étage réutilisable : il montait à altitude suffisante, larguait le lanceur, puis rentrait à sa base. Une économie radicale sur les infrastructures au sol.
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Aldebaran ne surgissait pas du vide. Dès 1990, la société américaine Orbital Sciences lançait commercialement des satellites depuis un Lockheed L-1011 TriStar via son lanceur Pegasus, démontrant concrètement que le lancement aéroporté de charge orbitale était réalisable à coût réduit. Virgin Orbit, filiale de Virgin Galactic, a repris ce principe deux décennies plus tard avec le LauncherOne, largué depuis un Boeing 747 modifié.
Ce que le projet Aldebaran ajoutait à ces précédents civils tenait à la nature de la plateforme choisie. Un chasseur supersonique de combat offre des performances de montée et d’altitude qu’aucun avion commercial n’atteint. Il confère aussi une mobilité géographique immédiate : décoller depuis une base existante en Europe, en Afrique ou dans l’océan Indien, sans dépendre d’un pas de tir fixe. Le CNES et ses partenaires européens travaillaient donc sur un outil de souveraineté spatiale à réactivité tactique, pas seulement une économie de lanceur.
Gelé sans explication publique
Aucun tir de validation n’a eu lieu. Le projet Aldebaran a été gelé avant 2017, sans que les institutions concernées aient publiquement détaillé les motifs de cet arrêt.
Les années 2008-2012 correspondent à une période de compression budgétaire sévère pour le spatial européen. Le CNES a dû arbitrer entre ses programmes prioritaires : Ariane 5, préparation d’Ariane 6, missions scientifiques. Un lanceur aéroporté militaire, aussi séduisant techniquement, représentait un investissement de développement substantiel pour un marché institutionnel incertain. Le CNES, le DLR et le CDTI représentaient trois gouvernements aux logiques d’arbitrage budgétaire distinctes, ce qui compliquait toute décision commune.
Rien dans les documents disponibles ne permet d’établir si c’est un obstacle technique, un désaccord institutionnel ou une décision budgétaire unilatérale française qui a conduit à l’arrêt. Cette lacune, seize ans après les faits, reste entière.
2019 : l’espace devient un théâtre de guerre
En juillet 2019, le ministre des Armées Florence Parly a annoncé la création du Commandement de l’Espace, rattaché à l’armée de l’Air, rebaptisée dans la foulée armée de l’Air et de l’Espace. Motif officiel : des satellites militaires français et alliés avaient été approchés à distance anormalement courte par des engins non identifiés en orbite géostationnaire. Le satellite russe Luch-Olymp avait notamment manœuvré à plusieurs reprises à proximité du satellite franco-italien Athena-Fidus entre 2015 et 2017.
Cette décision marquait un basculement de doctrine. Depuis les débuts de la conquête spatiale, l’orbite avait fonctionné comme un espace de compétition contenue, régi implicitement par une norme de non-agression. La France rompait avec cette lecture. L’espace devenait, dans la terminologie officielle du ministère, « un milieu de conflictualité », au même titre que l’air, la mer, le sol et le cyberespace.
Le Commandement de l’Espace a depuis engagé des travaux sur la surveillance orbitale, la protection des satellites militaires, et les capacités défensives actives. Parmi les options à l’étude : des satellites de patrouille équipés de moyens d’observation rapprochée, voire de neutralisation à distance.
C’est dans ce cadre qu’Aldebaran prend rétrospectivement un autre relief. Un système de lancement aéroporté depuis un chasseur aurait permis de satelliser en moins de vingt-quatre heures un engin de remplacement ou de renforcement orbital, depuis n’importe quel point du globe disposant d’une piste adaptée. Les pas de tir fixes, Kourou en Guyane pour la France, constituent des cibles identifiées et potentiellement vulnérables en temps de crise. La mobilité du Rafale supprimait cette vulnérabilité.
Le F5 et une architecture pensée pour durer
Dassault Aviation travaille depuis 2021 sur le standard F5 du Rafale, dont la livraison est prévue à l’horizon 2035. Deux capacités nouvelles sont officiellement annoncées : l’intégration d’un drone furtif de combat accompagnateur, dont le développement est mené conjointement avec Airbus Defence and Space dans le cadre du programme FCAS, et l’emport du missile nucléaire hypersonique ASN4G, successeur de l’ASMP-A, dont la portée et la vitesse restent classifiées.
Ces deux ajouts prolongent une logique inscrite dans la conception du Rafale dès 1986, année du lancement officiel du programme : une architecture d’emport délibérément ouverte, capable d’absorber des vecteurs non encore définis au moment de la mise en service. Le standard F5 ne relance pas le projet de lanceur spatial. Mais le fait que l’armée de l’Air et de l’Espace investisse simultanément dans un commandement spatial offensif-défensif et dans un Rafale capable d’emporter des vecteurs hypersoniques indique que la frontière entre domaine aérien et domaine orbital continue de se réduire.


