Rafale : pourquoi la Russie et la Chine veulent plomber Dassault

Le Rafale domine les appels d'offres internationaux. Il est aussi devenu la cible d'opérations de désinformation coordonnées par Moscou et Pékin pour fragiliser la crédibilité de la France.

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Huit contre six. Le ratio n’est pas accidentel. Entre le 24 et le 29 décembre 2025, CCTV a diffusé un reportage détaillé sur un exercice mené à Xuchang dans lequel des J-16 de l’Armée populaire de libération affrontaient, en simulation, des Rafale indiens. L’état-major chinois aurait pu désigner n’importe quel autre appareil occidental. Il a choisi le chasseur de Dassault.

Ce choix vaut aveu. En retenant le Rafale comme ennemi de référence dans un exercice rendu public, Pékin reconnaît implicitement ce que ses propres commentateurs militaires peinent à formuler : l’appareil français constitue un étalon crédible pour la guerre électronique et la polyvalence air-air/air-sol. La mise en scène asymétrique, un tiers d’appareils supplémentaires côté chinois, n’en est que plus parlante. Elle ne prétend pas nier la valeur du Rafale ; elle lui oppose un argument de masse et d’architecture en « systèmes de systèmes ».

Le message adressé aux clients potentiels est calibré : peu importe la qualité d’un appareil, la quantité et l’intégration réseau finissent par l’emporter. Reste à savoir si les acheteurs d’Asie du Sud-Est ou du Moyen-Orient y croiront.

533 appareils commandés, une cible désignée

Fin 2025, Dassault Aviation totalisait 533 commandes de Rafale depuis le lancement du programme, dont 299 destinées à l’exportation. Depuis 2015, chaque nouveau contrat signé avec une nation étrangère a produit le même effet : un alignement géopolitique durable, des dépendances technologiques profondes, et une marge de manœuvre réduite pour les concurrents, russes en premier lieu, chinois de plus en plus directement.

Ces contrats scellent des décennies de coopération en maintenance, formation et mise à niveau des standards. Un pays qui achète des Rafale ne rachète pas des Su-35 cinq ans plus tard. C’est précisément ce verrouillage que Moscou et Pékin cherchent à déstabiliser, non pas en améliorant leurs propres appareils à court terme, mais en semant le doute sur la fiabilité et les performances du chasseur français avant que le contrat soit signé.

L’arnaque des Émirats, estampillée Doppelgänger

Le 3 décembre 2021, les Émirats arabes unis avaient signé pour 80 Rafale F4, 17 milliards d’euros, le plus grand contrat export de l’histoire du programme. Deux ans et demi plus tard, fin août 2024, une rumeur a inondé les réseaux sociaux arabophones et francophones : Abou Dhabi aurait annulé la commande en représailles à l’arrestation à Paris de Pavel Dourov, le fondateur de Telegram, dont le siège régional est à Dubaï.

Les autorités émiriennes ont dû publier un démenti formel. L’analyse de la propagation de l’infox a établi son inscription dans le cadre de l’opération Doppelgänger, une campagne russe documentée qui consiste à cloner des sites d’information légitimes pour y injecter des fausses nouvelles. L’arrestation de Dourov, un fait réel, médiatisé, chargé émotionnellement dans le Golfe, a servi de déclencheur. La mécanique est classique : greffer une fiction sur un événement authentique pour la rendre crédible.

L’objectif affiché de Doppelgänger est de décrédibiliser les succès commerciaux de l’industrie de défense française, à un moment où les ventes d’avions russes s’effondrent sous l’effet des sanctions et du discrédit opérationnel accumulé en Ukraine.

Au-dessus du Pendjab, un Rafale prétendument abattu

Le 7 mai 2025, lors de l’opération Sindoor, une série de frappes indiennes contre des cibles au Pakistan, des rumeurs ont circulé affirmant qu’un Rafale de l’armée de l’air indienne avait été abattu par un missile air-air PL-15E, tiré depuis un chasseur J-10C pakistanais d’origine chinoise. Des images présentées comme des débris de l’appareil dans la région du Pendjab ont été diffusées sur plusieurs plateformes.

Un rapport américain a formellement démenti cette perte et qualifié l’épisode de désinformation potentiellement orchestrée par Pékin. Mais le délai entre la diffusion des images et le démenti a suffi : l’information a circulé dans les cercles de défense de plusieurs pays d’Asie du Sud-Est qui suivaient l’incident en temps réel.

La logique est précise. Un doute non tranché sur les performances d’un avion de combat dans un engagement réel pèse plus lourd, dans une négociation commerciale, que dix fiches techniques. L’Inde avait acquis 36 Rafale en 2016 pour 7,8 milliards d’euros, puis 26 appareils supplémentaires en version navale en 2021. La discréditer comme opérateur, c’est discréditer l’appareil lui-même auprès de ses futurs acheteurs régionaux.

Taïwan, la ligne rouge qui structure la campagne

Fin 2025, Eric Trappier, PDG de Dassault Aviation, a indiqué que Taipei pourrait se tourner vers l’acquisition de 36 à 60 Rafale pour remplacer sa flotte vieillissante de Mirage 2000-5. Pour Dassault, un tel contrat représenterait un apport commercial considérable. Pour Pékin, la vente d’avions de combat français à Taïwan constitue une ligne rouge absolue.

La République populaire considère Taïwan comme une province à réunifier, par la force si nécessaire. Livrer des Rafale à Taipei, c’est armer une défense aérienne que l’Armée populaire de libération devrait éventuellement affronter. C’est aussi, aux yeux de Pékin, la preuve que Paris choisit son camp dans la compétition sino-américaine.

Les réseaux d’influence mobilisés par la Chine autour du Rafale, attachés militaires, contenus générés par intelligence artificielle, fausses vidéos de simulation, relais diplomatiques, agissent dès lors comme un mécanisme de dissuasion à destination de plusieurs cibles simultanées. Les gouvernements indonésien ou émirati, qui négocient ou ont négocié des Rafale, reçoivent un signal : acheter l’avion français, c’est s’inscrire dans une logique de containment que Pékin sanctionnera diplomatiquement et commercialement. Les opinions publiques de ces pays, exposées aux contenus fabriqués, sont conditionnées à douter des performances de l’appareil avant même qu’un contrat soit discuté. Et Paris est averti qu’une vente à Taipei aura un coût.

Ce que SPECTRA ne peut pas intercepter

Le système d’autoprotection SPECTRA du Rafale, détection radar, brouillage électronique, leurrage, est conçu pour neutraliser les menaces dans l’espace électromagnétique. Il n’a pas d’équivalent pour les algorithmes de recommandation de TikTok ou les faux débris photographiés dans le Pendjab.

Dassault a vendu 299 Rafale à l’exportation en dix ans en s’appuyant sur des performances documentées, des retours d’expérience opérationnels au Sahel, en Libye et en Irak, et sur une diplomatie de défense française active. Chaque campagne de désinformation non contrée, qu’elle émane de Doppelgänger ou des studios de CCTV, installe un résidu de doute que les services commerciaux de Dassault et la Direction générale de l’armement devront ensuite dissoudre, contrat par contrat, capitale par capitale.

Vendre le Rafale à l’étranger, c’est exporter une posture : celle d’une France capable d’armer des États souverains indépendamment des pressions de Washington ou de Pékin. C’est précisément cette posture que les campagnes russo-chinoises cherchent à éroder, pas l’avion, la France qui le vend.



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