Défense : Paris acte sa méfiance envers Washington et Berlin

La France actualise sa loi de programmation militaire à 436 milliards d'euros. Derrière les chiffres, la France tranche en faveur de l'indépendance stratégique.

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Le texte présenté ce matin en Conseil des ministres ajoute 36 milliards d’euros à la loi de programmation militaire adoptée le 1er août 2023, qui prévoyait 413 milliards sur sept ans. La trajectoire totale atteint désormais 436 milliards d’euros. L’Assemblée nationale l’examinera la semaine du 4 mai, le Sénat à partir du 1er juin.

Le calendrier n’est pas fortuit. Depuis fin février 2026, un conflit armé au Moyen-Orient a ravivé les tensions dans une région que Paris surveille depuis plusieurs théâtres. En Ukraine, la guerre entre dans sa quatrième année sans perspective de cessez-le-feu. Et depuis Washington, les signaux envoyés par l’administration américaine sur la fiabilité de la garantie de sécurité transatlantique ont contraint plusieurs capitales européennes à accélérer leurs propres arbitrages.

Sur sept ans, ce texte acte des choix industriels, doctrinaux et diplomatiques sans précédent depuis la fin de la guerre froide.

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Eurodrone : Paris claque la porte

Le programme Eurodrone est abandonné. Lancé le 24 février 2022, au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine, ce drone de surveillance de moyenne altitude développé par Airbus avec l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne représentait un coût total estimé à 7,1 milliards d’euros pour vingt systèmes. L’appareil mesure trente mètres d’envergure et pèse treize tonnes.

Le ministère des Armées a tranché : trop cher, trop lourd, inadapté à la haute intensité. La France lui substitue une filière nationale de drones de théâtre souverains, moins coûteux, pensés pour le combat terrestre et interarmes.

Paris vient de se retirer de l’un des rares programmes industriels de défense véritablement multinationaux que l’Europe avait su lancer depuis l’invasion de 2022, au moment précis où la France appelle ses partenaires à construire une autonomie stratégique commune.

Adieu AWACS, bonjour GlobalEye

Le 30 décembre 2025, la Direction générale de l’armement a signé avec le suédois Saab un contrat portant sur deux avions de détection aéroportée GlobalEye, pour 12,3 milliards de couronnes suédoises, soit environ 1,1 milliard d’euros, avec une option pour deux appareils supplémentaires. Les livraisons sont prévues entre 2029 et 2032.

Ces appareils, construits sur une cellule Bombardier Global et intégrant des équipements français, remplaceront progressivement les quatre Boeing E-3F AWACS d’ici 2035. Chaque heure de vol de l’E-3F coûte actuellement 100 000 euros.

C’est la première commande majeure de rupture avec les plateformes américaines depuis une décennie.

Macron brise le silence nucléaire

Le 2 mars 2026, depuis l’Île Longue, Emmanuel Macron a prononcé un discours sans précédent dans l’histoire de la dissuasion française. Il a annoncé simultanément l’augmentation du nombre de têtes nucléaires, la fin de toute communication officielle sur le volume de l’arsenal, et le lancement d’une « dissuasion avancée » associant huit partenaires européens, dont les noms n’ont pas été rendus publics.

Derrière cette annonce, les programmes avancent à rythme soutenu. Le missile balistique M51.3 a été mis en service le 24 octobre 2025 par la ministre des Armées, avec une portée allongée, une précision accrue et une capacité de pénétration des défenses améliorée. Le développement de son successeur, le M51.4, a été notifié à ArianeGroup en août 2025. Les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération, dimensionnés pour assurer la dissuasion jusqu’à la fin des années 2080, font l’objet de commandes pluriannuelles inscrites dans le projet de loi de finances 2026.

La composante aéroportée suit le même mouvement. L’ASMPA-R est entré en service opérationnel en novembre 2025, après un tir réussi depuis un Rafale Marine. Son successeur, le missile hypersonique ASN4G, conçu pour voler entre Mach 7 et Mach 8, est en phase de réalisation depuis 2025 pour un service visé autour de 2035 sur le Rafale F5.

Depuis les années 1990, la France communiquait a minima sur son arsenal, pratiquant une transparence calculée. Le discours du 2 mars 2026 y met fin : en cessant de publier le volume de ses têtes, Paris adopte une posture d’opacité stratégique inédite pour une puissance occidentale.

Le Rafale F5 sans les Émirats

Le Rafale F5 reçoit dans la LPM actualisée une enveloppe dépassant 4 milliards d’euros. Elle est désormais portée en totalité par la France. Les Émirats arabes unis, qui s’étaient engagés à co-financer 3,5 milliards d’euros sur une facture de développement estimée à 5 milliards, se sont retirés de l’accord.

L’appareil emportera un drone furtif de combat, des réservoirs conformes et bénéficiera d’un turboréacteur offrant vingt pour cent de puissance supplémentaire. Deux armements définissent son profil offensif. Le missile Smart Cruiser, dérivé antiradar du RJ-10 développé par MBDA, permettra à un seul Rafale F5 d’emporter dix-huit missiles répartis en trois nacelles hexalaunchers, selon une logique de saturation en essaim contre les systèmes sol-air adverses.

Pour la frappe dans la profondeur et la mission antinavire, le programme STRATUS, conduit par MBDA en coopération franco-britanno-italienne et anciennement désigné FMAN/FMC, se décline en deux variantes : Stratus LO, subsonique furtif, et Stratus RS, supersonique rapide entre Mach 3 et Mach 5. MBDA a confirmé début avril 2026 l’entrée du programme en phase de développement.

Missiles, brouilleurs : le compte n’y est pas

Un programme national de frappes conventionnelles à très longue portée figure dans la LPM actualisée. Le concept repose sur un missile balistique sol-sol de classe 2 500 kilomètres. Les études débutent fin avril 2026 pour une première capacité visée entre 2035 et 2036 ; l’entrée en service opérationnel dans l’armée de Terre est attendue au-delà de 2040. Le programme s’inscrit dans le cadre de l’initiative ELSA, lancée le 11 juillet 2024 en marge du sommet de l’OTAN à Washington, réunissant la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, le Royaume-Uni et la Suède, avec MBDA, ArianeGroup, Safran et Thales comme maîtres d’œuvre industriels.

Sur les lance-roquettes unitaires, dont les systèmes actuels construits sur plateforme Lockheed Martin arrivent à expiration en 2027, la cible passe à 13 à 26 systèmes d’ici 2030, contre « au moins 13 » dans la LPM initiale, avec un objectif de 26 unités d’ici 2035. Les études pour un successeur souverain commencent, elles aussi, fin avril 2026.

La guerre électronique obtient pour la première fois une enveloppe dédiée. Les brigades de l’armée de Terre seront équipées de brouilleurs couvrant plusieurs gammes de fréquences, VHF, UHF et GNSS, lacune documentée dans un rapport parlementaire publié en mars 2026. Les acquisitions associeront des drones Airbus à ceux de l’autrichien Schiebel, dont le S-100 Camcopter est déjà en service dans la Marine nationale au sein de la Flottille 36F. Le même rapport parlementaire relève que la France demeure dépourvue de toute capacité d’attaque électronique offensive, et que les enveloppes prévues restent insuffisantes pour opérer dans un environnement anti-accès et déni de zone de premier rang.

25 milliards pour les munitions

Le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé 8,5 milliards d’euros de commandes supplémentaires dédiées aux munitions sur la période 2026-2030, qui s’ajoutent aux 16,5 milliards déjà inscrits dans la LPM de 2023. L’effort total atteint environ 25 milliards d’euros. Une plateforme baptisée « France Munitions » sera créée pour agir comme grossiste, non seulement pour les armées françaises, mais pour les alliés et les clients étrangers, rompant avec la logique des commandes au cas par cas.

MBDA a doublé sa production entre 2023 et 2025 et programme une hausse supplémentaire de quarante pour cent en 2026. Son chiffre d’affaires 2025 atteint 5,8 milliards d’euros, contre 4,9 milliards l’année précédente. Son carnet de commandes culmine à 44,4 milliards d’euros. Parmi les programmes bénéficiaires : les missiles Scalp, les obus de 155 mm, les bombes guidées AASM de Safran, les missiles antichars, et les systèmes SAMP/T de nouvelle génération, dont la cible française passe de huit à dix unités.

Le spatial voit plus loin, mais plus tard

L’enveloppe spatiale totale de la LPM 2024-2030 atteint désormais environ 10 milliards d’euros, après une rallonge de 4 milliards qui s’ajoute aux 6 milliards initialement prévus. Deux priorités structurent cet effort : les satellites patrouilleurs guetteurs, programmes YODA et TOUTATIS dotés de capacités laser, et le renseignement radar tout temps grâce au projet DÉSIR, un satellite d’imagerie SAR opérationnel de nuit.

Les retards, eux, sont actés. Le programme IRIS, porté à parité par Airbus Space et Thales Alenia Space, verra son premier satellite livré entre 2028 et 2029. CELESTE, successeur de la constellation CERES dédié au renseignement électromagnétique, n’est attendu qu’à partir de 2029. Le Commandement de l’Espace avait exprimé ses inquiétudes sur ces glissements. Ils figurent désormais dans le texte de loi.



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1 commentaires sur « Défense : Paris acte sa méfiance envers Washington et Berlin »

  1. « …ajoute 36 milliards d’euros à la loi de programmation militaire adoptée le 1er août 2023, qui prévoyait 413 milliards sur sept ans. La trajectoire totale atteint désormais 436 milliards ».
    Je n’ai pas compris : 36 + 413 = 436 ?

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