Quand les réserves en munitions deviennent le nerf de la guerre

Dans un conflit à haute intensité, l'artillerie française épuiserait toutes ses réserves de munitions en un mois et demi. Et dans la même situation, le Royaume-Uni serait « à sec » en une semaine ! En France comme ailleurs, le nécessaire réarmement impose donc des décisions urgentes, financières et industrielles : des munitions, certes, mais lesquelles ?

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« Dronisation » du conflit, massification des frappes, installation dans la durée, importance des frappes en profondeur, hybridation des moyens d’action… et nécessité absolue des réserves en munitions. Depuis le début de la guerre en Ukraine jusqu’à l’attaque massive en Iran, les leçons militaires convergent vers la nécessité d’un effort inédit pour faire face au manque criant de munitions. Dernièrement, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, dressant un tableau alarmant d’une Marine nationale au « nombre de bâtiments insuffisant », a souligné « des quantités de missiles embarqués insuffisantes ». Un constat en phase avec le rapport de la Commission de la Défense nationale de l’Assemblée nationale, signé par Matthieu Bloch et Jean-Louis Thiériot : les députés estiment que l’artillerie française ne pourrait tenir qu’environ six semaines dans une guerre de haute intensité. En octobre, un rapport du Sénat renchérit, soulignant que la reconstitution des stocks est une course contre la montre et que la « profondeur stratégique » n’est pas encore rétablie. Les stocks de munitions constituent bien un point critique, conséquence de choix budgétaires privilégiant les opérations extérieures au détriment de la préparation à un affrontement symétrique. Il est vrai que d’autres grandes nations sont confrontées à ce même problème. Au Royaume-Uni, les réserves actuelles en missiles et munitions ne permettraient pas de soutenir plus d’une semaine de combats intensifs ! Ce qui justifie l’inquiétude du chef d’état-major britannique Richard Knighton : « La situation est plus dangereuse que tout ce que j’ai connu au cours de ma carrière et la réponse nécessite plus que le simple renforcement de nos forces armées ».

Prise de conscience budgétaire et ajustements industriels

De ce côté-ci de la Manche, les responsables politiques ont pris conscience de l’urgence d’un sursaut budgétaire. Sébastien Lecornu, fort de son expérience précédente à l’Hôtel de Brienne, a récemment annoncé un nouvel effort, avec  « 8,5 milliards d’euros supplémentaires de commandes entre 2026 et 2030, qui s’ajoutent aux 16 milliards de la LPM votée en 2023 ». Une décision qui fait écho à Catherine Vautrin, actuelle ministre des Armées, qui à l’automne dernier s’alarmait de la situation : « Le niveau des stocks est trop faible. Au-delà de l’enjeu financier, la question des capacités de production de nos entreprises de défense se pose ». Car la dimension industrielle est une des clés des progrès attendus. La BITD accélère d’ailleurs sa transformation pour monter en cadence. Les Forges de Tarbes, dernier site français produisant des corps d’obus de 155 mm, ont ainsi signé fin 2025 un contrat de trois ans avec KNDS, pour fournir entre 60 000 et 150 000 corps creux sur la période 2026-2028. La nature pluriannuelle de cette commande est importante, puisqu’elle sécurise l’investissement et la relance rapide d’une production qui était quasi à l’arrêt il y a trois ans. Autre exemple d’équipement envisageable à court terme : les One-Way Effector, dont l’IFRI recommande d’acquérir 2.500 à 3.000 unités, car ces « drones de croisière » offrent une capacité de saturation et d’épuisement des défenses adverses à moindre coût. Ce drone est le produit d’une innovation industrielle du consortium européen MBDA qui combine une production simplifiée et rapide avec une logique de «low-cost», permettant de générer de la masse à coût maîtrisé sans renoncer à l’efficacité opérationnelle.

Conjuguer la masse et la profondeur

Le chef de l’État et les chefs d’états-majors semblent aussi avoir acté que « cet effort sur les munitions touche l’ensemble du spectre », comme le note Catherine Vautrin. Cette logique concerne aussi bien la défense aérienne, en particulier antimissile, avec des systèmes tels que le SAMP-T NG (capable de tirer des Aster 30 Block 1 NT et récemment acheté par le Danemark au détriment des missiles Patriot), que les missiles de frappe contre la terre. En la matière, la France dispose essentiellement du Missile de croisière naval (MdCN), de plus de 1000 kms de portée, et du SCALP (développé par MBDA dans le cadre d’une coopération franco-britannique, dont la version cousine est le Storm Shadow), de quelque 400-500 kms de portée, utilisé avec succès par les Ukrainiens en Crimée et en Russie. Il s’agit d’une capacité essentielle pour envisager un affrontement à parité avec la Russie, qui aurait lancé plus de 12 000 missiles de différents types contre l’Ukraine. Un constat qui renforce la nécessité de largement réévaluer les stocks occidentaux, et d’allonger le tir ; donc de renforcer la production de missiles dont la quantité fait défaut, en raison d’une part des livraisons à l’Ukraine, et surtout d’un changement de doctrine d’emploi. D’un outil d’« avertissement stratégique » comme en Syrie pour le MdCN, tiré au compte-gouttes, ces munitions sont devenues des armes d’emploi quotidien. Dès lors, le stockage en nombre de ces missiles devient un avantage stratégique, mais aussi un défi industriel car il nécessite des moyens de production, donc des financements, donc… des commandes fermes. Après le succès de l’opération Sindoor en mai dernier face au Pakistan, l’Inde vient de passer commande pour se réapprovisionner en missiles de croisière SCALP, pour reconstituer et même renforcer ses stocks. Et alors que MBDA s’apprête à lancer le SCALP 2, on ignore si les commandes globales seront suffisantes pour justifier dans la durée l’accroissement de l’outil productif qui assurerait une production de masse.

Synergies européennes et enjeux de souveraineté

Désormais considérée comme un élément clé face à l’adversaire, la frappe longue portée doit relever le défi industriel de la quantité, dans la durée. Dans cette optique, le Président Macron a rappelé l’importance d’ELSA (European Long-Range Strike Approach) pour une mutualisation des forces de production européennes ; ce programme lancé en 2024 par la France, avec l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, la Suède et le Royaume-Uni, a pour objectif de sélectionner, dans un esprit d’optimisation des compétences et des ressources, les meilleures solutions nationales ou multilatérales de frappe dans la profondeur. C’est aussi cette mutualisation européenne qui est préconisée par le rapport du Sénat déposé en décembre dernier par Pascal Allizard et Hélène Conway-Mouret, confirmant que « le programme ELSA de frappe en profondeur sur la base du missile de croisière naval (MdCN) » fait partie des axes de coopération capacitaire européenne qui peuvent inspirer les programmes de défense. Concrètement, le Sénat fait allusion au LCM, missile de croisière terrestre dérivé du MdCN, qui devrait être disponible dès 2028, mais qui ne figure encore dans les commandes d’aucune des armées potentiellement concernées à commencer par la France.

Or, il y a urgence à accélérer l’agenda, insiste la ministre Catherine Vautrin, mettant la pression sur le Directeur général de l’armement (DGA), Patrick Pailloux, pour « davantage de réactivité entre l’identification des besoins et la livraison des armements ». Il y a trois ans, le général Thierry Burkhard, alors chef d’état-major des armées, soulignait déjà l’enjeu : « La guerre de haute intensité impose de retrouver de la masse, de l’allonge et de la profondeur dans nos capacités de frappe ». Une sentence dont l’actualité géopolitique mondiale ne fait que confirmer la pertinence.



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