Bull : 100 ans de rebondissements pour un champion français

Deux fois nationalisé, vendu à des Américains, absorbé par Atos : Bull revient dans le giron de l'État pour 404 M€. Portrait d'un fleuron à l'histoire aussi mouvementée que l'informatique européenne.

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Roland Lescure, ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique, a annoncé le 31 mars 2026 la finalisation de l’acquisition par l’État de l’intégralité du capital de Bull, rachetée à Atos Group. Le prix : 404 millions d’euros. Légèrement inférieur aux 410 millions initialement envisagés, l’écart s’explique par l’exclusion de l’entité zData du périmètre et par une révision à la baisse des compléments de prix conditionnels, ramenés de 110 à 104 millions.

Ce que l’opération ne cache pas, c’est que Bull se portait bien. Son chiffre d’affaires 2025 atteignait 720 millions d’euros, en hausse de 16 % sur un an. L’entreprise emploie plus de 3 000 personnes et occupe le troisième rang mondial du calcul haute performance, derrière l’américain HPE et le chinois Lenovo. Première en Europe.

« Avec la finalisation de cette acquisition, l’État actionnaire franchit une étape décisive pour la souveraineté technologique de la France », a déclaré Roland Lescure. Aucune autre entreprise française n’a connu deux nationalisations.

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Un Norvégien, une machine à Genève, une société parisienne

L’histoire commence à Oslo, en 1921, dans les bureaux de la compagnie d’assurances Storebrand. Un ingénieur norvégien, Fredrik Rosing Bull, conçoit une « trieuse-enregistreuse-additionneuse combinée à cartes perforées » pour traiter les statistiques plus rapidement. Il dépose le brevet cette année-là. Il mourra en 1925, sans avoir vu son nom devenir marque.

Son invention passe au Belge Émile Genon, puis au Suisse Oscar Bannwart. C’est à Genève qu’est construite la première machine Bull, en 1929. Deux ans plus tard, le 31 juillet 1931, un syndicat d’utilisateurs crée à Paris la Compagnie des machines Bull, sur capitaux suisses et belges. La société se francise progressivement, ses présidents étant recrutés parmi les officiers supérieurs de l’armée. Bull changera encore six fois de nationalité actionnariale avant 2026.

Champion mondial, puis désastre industriel

Les années 1950 installent Bull parmi les géants. En 1952, la société commercialise le Gamma 3, un calculateur électronique à tubes dont 1 200 exemplaires seront vendus en dix ans. En 1960, Bull est classée 9e entreprise française en Bourse, deuxième constructeur informatique mondial, premier européen. Ses machines se vendent jusqu’en Union soviétique, en Chine et au Japon.

Puis vient le Gamma 60. Conçu dans la deuxième moitié des années 1950, il est techniquement ambitieux et repose sur une technologie à lampes, au moment précis où IBM bascule vers les transistors. Six exemplaires seulement seront vendus, tous à des services publics français. La crise boursière de 1962 s’ensuit, avec 700 licenciements et une recapitalisation d’urgence. Ce que la presse nomme « l’affaire Bull » est le premier grand scandale industriel de l’informatique française.

Sous pavillon américain : de General Electric à Honeywell

Affaibli, Bull accepte en 1964 l’entrée de General Electric à son capital. GE prend la majorité en 1967, au sein de l’entité rebaptisée Bull-General Electric. Deux ans plus tard, le groupe américain se désengage de l’informatique mondiale et cède ses parts à Honeywell. Naît Honeywell-Bull, toujours deuxième constructeur mondial derrière IBM.

Cette perte d’indépendance provoque une réaction politique directe. En 1966, le général de Gaulle lance le Plan Calcul et crée la Compagnie Internationale pour l’Informatique (CII). Une alliance est nouée avec Siemens et Philips au sein du consortium Unidata, première esquisse d’un Airbus de l’informatique.

Le gouvernement Giscard d’Estaing y met fin en 1975 et fusionne la CII avec Honeywell-Bull. Cinquante ans passeront avant qu’EuroHPC remette l’Europe en position concurrentielle sur ce terrain.

Alice Recoque et les 7 929 machines du Plan Calcul

C’est dans le cadre de ce même Plan Calcul que naît le MITRA 15, mini-ordinateur de la CII lancé en 1971. Son nom : Mini-machine pour l’Informatique Temps Réel et Automatique. Son équipe de conception est dirigée par Alice Recoque, ingénieure diplômée de l’ESPCI Paris, née en 1929 à Cherchell, en Algérie.

7 929 exemplaires du MITRA 15 seront produits. La machine équipe des hôpitaux, des centrales nucléaires, des établissements d’enseignement et des unités de contrôle industriel. Alice Recoque deviendra directrice de la recherche chez Bull en 1985, puis contribuera à la création de la CNIL. En 2026, le premier supercalculateur exascale français portera son nom.

1982 : Mitterrand rachète Bull à Honeywell

En avril 1982, le gouvernement Mauroy nationalise Bull. La justification est comptable : l’entreprise a enregistré en 1981 sa première perte depuis dix ans, sous la pression d’IBM. L’État rachète la participation de Honeywell, qui la réduit de 47 % à 20 % en échange de 150 millions de dollars versés par le contribuable français. L’opération sécurise les équipements d’EDF, de la Marine nationale et des administrations.

Douze ans plus tard, en 1994, le gouvernement Balladur inverse la manœuvre. L’État ramène sa participation à 40 %, France Télécom se maintient à 17 %, et deux industriels étrangers font leur entrée : le Japonais NEC à hauteur de 17 %, l’américain Motorola à 10 %, accompagnés du spécialiste de l’impression Dai Nippon Printing et du singapourien IPC. Bull est valorisée à 1,3 milliard de francs lors de l’opération. Les salariés bloquent le site de Louveciennes. Ils crient au démantèlement.

La décennie qui suit est marquée par des errements coûteux. Bull avait acquis l’américain Zenith Data Systems en 1989, puis investi dans Packard Bell en 1993. Zenith Data Systems est revendu en 1996. Ces allers-retours dans le marché du PC grand public n’aboutissent à rien.

Atos, la crise financière, et la décision d’État

En 2014, Atos lance une OPA amicale sur Bull. L’aventure de quatre-vingt-trois ans en tant qu’entité indépendante prend fin. La marque survit pour les activités de calcul haute performance. En 2022, Atos rebaptise l’ensemble de ses activités produits sous l’enseigne Eviden, dont Bull reste une composante.

Atos s’effondre. Endettement massif, restructurations répétées, chute boursière : le groupe entre dans une crise financière dont il ne sort pas. L’État choisit alors d’agir sur Bull spécifiquement, et non sur Atos dans son ensemble.

La chronologie de l’opération est précise. Octobre 2024 : l’État prend une première action de préférence dans Bull SA. Juin 2025 : offre ferme. 31 juillet 2025 : signature de l’accord. 31 mars 2026 : clôture définitive, après l’obtention des autorisations réglementaires. Neuf mois de procédure pour extraire Bull de la maison mère en faillite et en faire un outil d’État.

Alice Recoque, JUPITER, et la course à l’exascale

À Angers, dans l’unique usine européenne de fabrication de supercalculateurs, s’assemble actuellement la machine qui portera le nom d’Alice Recoque. Son architecture repose sur le BullSequana XH3500, couplé aux accélérateurs graphiques AMD Instinct MI430X et au processeur SiPearl Rhea2, premier processeur conçu en Europe pour le HPC. Budget total : 554 millions d’euros sur cinq ans, cofinancés par EuroHPC JU et le consortium Jules Verne, qui regroupe le GENCI, le CEA, le centre de calcul néerlandais SURF et le GRNET grec. Première livraison attendue fin 2026, au Très Grand Centre de Calcul du CEA en région parisienne. La seconde tranche suivra en 2027.

Bull n’a pas attendu Alice Recoque pour démontrer sa position. Le 5 septembre 2025, JUPITER a été inauguré au centre de recherche de Jülich, en Allemagne, en présence du chancelier Friedrich Merz. 1 exaflop, soit un milliard de milliards d’opérations par seconde. Premier supercalculateur exascale européen, quatrième au monde. Budget : 500 millions d’euros, financés à parts égales par l’Union européenne et l’Allemagne. Bull a remporté 8 des 10 contrats EuroHPC attribués à ce jour.

Le 3 avril 2026, Sébastien Martin, ministre délégué à l’Industrie, et Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l’Intelligence artificielle et au Numérique, ont visité le centre R&D des Clayes-sous-Bois. Bull y a annoncé 500 recrutements sur 2026, principalement en Europe : experts R&D, data scientists, spécialistes HPC-IA. Investissement annoncé : 50 millions d’euros. Le site d’Angers doit simultanément doubler ses capacités de production d’ici à l’automne. Il accueillera également les futures activités quantiques de l’entreprise.



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