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Le mois dernier, l’INSEE a publié une formule qui tranche avec le prudent vocabulaire des notes de conjoncture : « retournement brutal après vingt ans de hausse ». L’objet de cette qualification : l’emploi dans les activités informatiques françaises, qui recule pour la première fois depuis le début des années 2000.
Le chiffre qui donne la mesure du basculement vient de l’APEC. En 2024, le secteur des activités informatiques et télécommunications a recruté 59 340 cadres, soit 18 % de moins qu’en 2023. Aucun autre secteur de l’économie française n’a enregistré un recul aussi marqué cette année-là. En 2025, la contraction s’est poursuivie : les recrutements de cadres dans les fonctions informatiques ont chuté de 21 % entre 2023 et 2025. Sur les seules offres pour développeurs cadres publiées sur son site, l’APEC enregistre une baisse de 60 % par rapport au pic de 2022.
La valeur ajoutée du secteur informatique conserve, selon la même note de l’INSEE, une trajectoire ascendante sans inflexion marquée. Le secteur produit davantage. Il embauche moins. L’écart entre ces deux courbes mesure un gain de productivité net, dont l’intelligence artificielle générative est le principal moteur identifié par les économistes de l’institut.
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Plus d’informaticiens que de postes
Le 4 février 2026, la DARES a publié une donnée sans précédent depuis dix ans. Pour la première fois depuis 2016, les professions informatiques ont quitté la catégorie « tension très forte », le niveau 5, le plus élevé, de son indicateur de tension sur le marché du travail. Le secteur a été officiellement reclassé au niveau 4, dit « forte », en 2024 : c’est la plus forte baisse de tension enregistrée parmi tous les domaines professionnels cette année-là.
Il existe désormais plus d’informaticiens disponibles que de postes à pourvoir. En dix ans, le secteur n’avait jamais manqué de candidats à recruter ; les employeurs se plaignaient d’une pénurie chronique de talents. Cette configuration appartient au passé.
La plateforme Hellowork a mesuré le recul du côté des offres : le volume d’annonces d’emploi IT en ligne a chuté de 28 % en 2025 par rapport à 2024. La moyenne nationale, sur la même période, reculait de 9,8 %. L’informatique a décroché trois fois plus vite que le reste du marché.
Les juniors prennent le choc de plein fouet
L’INSEE a isolé, dans sa note de mars 2026, un segment particulièrement affecté : les salariés de 15 à 29 ans, hors alternants, dans le secteur du numérique. Leur emploi a reculé de 7,4 % au quatrième trimestre 2025 par rapport au même trimestre de 2024. Les offres de l’APEC destinées aux cadres débutants en informatique avaient déjà chuté de 19 % en 2024.
En août 2025, trois chercheurs de la Stanford Digital Economy Lab, Erik Brynjolfsson, Bharat Chandar et Ruyu Chen, ont publié ce qu’ils présentent comme la première mesure à grande échelle de l’impact de l’IA sur l’emploi. Leur base de données couvre les fiches de paie de 25 millions de salariés dans 90 000 entreprises américaines. Les salariés de 22 à 25 ans exerçant dans les métiers les plus exposés à l’IA ont subi une baisse d’emploi d’environ 13 % depuis fin 2022. Chez les développeurs de logiciels juniors du même groupe d’âge, la contraction atteint 20 % par rapport au pic de fin 2022, selon Brynjolfsson. Les travailleurs expérimentés dans ces mêmes métiers affichent des niveaux d’emploi stables ou en légère hausse.
Les chercheurs de Stanford avancent une explication : l’IA automatise efficacement les « connaissances codifiées », la connaissance théorique issue des formations universitaires, que détiennent précisément les jeunes diplômés. Le savoir-faire pratique, accumulé sur des années de projets réels, reste pour l’instant difficile à répliquer par les grands modèles de langage.
L’IA n’a pas tout fait
Plusieurs facteurs conjoncturels ont amplifié le mouvement, indépendamment de l’IA.
Les recrutements informatiques avaient été gonflés pendant la période 2020-2022 par des taux d’intérêt proches de zéro et une demande de transformation numérique dopée par la pandémie. Gilles Gateau, directeur général de l’APEC, a indiqué que la contraction des investissements des entreprises en 2024, une première depuis 2009 hors crise sanitaire, a joué un rôle déterminant, aggravée par l’instabilité politique française et les incertitudes budgétaires.
La réduction des aides à l’alternance a produit un effet direct sur les recrutements juniors. Fin 2024, l’aide à l’embauche d’alternants a été ramenée à 5 000 euros pour les PME, contre 6 000 euros auparavant, et à 2 000 euros pour les grandes entreprises. Une nouvelle réduction a été annoncée en 2026, pour un objectif d’économies de 200 millions d’euros. Les jeunes diplômés en informatique, qui accédaient massivement au marché via l’apprentissage, ont été les premiers à en subir les conséquences.
Des cohortes de profils juniors issus de bootcamps ont ensuite saturé le marché avec des compétences que les employeurs ont jugées insuffisantes pour une prise de poste immédiate, accentuant la pression sur les offres destinées aux débutants.
Data engineers en hausse, développeurs standardisés en recul
L’APEC a mesuré une hausse de 10 % des offres destinées aux data engineers en 2025. Les ingénieurs spécialisés en intelligence artificielle voient la demande progresser. La cybersécurité reste en tension.
À l’autre bout du spectre, les profils dont le travail quotidien consiste à écrire du code répétitif, à intégrer des API ou à produire de la documentation technique sont les plus directement concurrencés par les outils d’IA générative. Les tâches réductibles à des règles et des patterns sont exposées ; celles qui supposent du jugement dans un contexte particulier ou la gestion de relations humaines le sont moins.
2026 : reprise en vue, emploi incertain
L’APEC a publié ses prévisions le 2 avril 2026 : 305 800 recrutements de cadres attendus cette année, soit une hausse de 4 % par rapport à 2025. Dans les activités informatiques spécifiquement, la hausse anticipée atteint 5 %, portant les recrutements à environ 61 160 postes, tirés par la transformation digitale, la cybersécurité et l’IA. Benoît Darde, porte-parole de Numeum, la fédération du numérique, a indiqué que les premiers signaux de reprise de l’activité sont apparus fin 2025, portés par les demandes sur l’IA générative. À l’échelle mondiale, le cabinet Gartner prévoit une croissance des dépenses IT de 10,8 % en 2026, dépassant 5 000 milliards d’euros.
Ces projections n’impliquent pas un retour à l’emploi d’avant. Les économistes de l’INSEE ont pointé l’hypothèse qui change tout : si le gain de productivité lié à l’IA permet au secteur de croître sans embaucher de manière proportionnelle, une reprise de la valeur ajoutée ne se traduira pas mécaniquement par une reprise des recrutements. Le secteur peut grossir. Et continuer d’embaucher moins.


