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Christophe Barthès s’est filmé lui-même. Nouveau maire de Carcassonne depuis quarante-huit heures, il décroche le drapeau bleu aux douze étoiles du fronton de l’hôtel de ville et publie la vidéo avec ce message : « Dehors les drapeaux européens à la mairie ! Place aux drapeaux français. » Le 30 mars, Bryan Masson, élu à Cagnes-sur-Mer, poste une photo de sa mairie, façade nette, sans emblème européen. À Harnes, dans le Pas-de-Calais, Anthony Garénaux-Glinkowski n’a pas attendu : dès le 24 mars, jour de son installation, il a retiré deux drapeaux. Le drapeau européen. Et le drapeau ukrainien.
Les municipales de mars 2026 avaient été historiquement favorables au RN. Le parti a remporté 24 communes dès le premier tour, était en tête dans une soixantaine d’autres. Carcassonne, Montauban, Orange, Menton, La Seyne-sur-Mer : des villes moyennes et grandes qui rejoignent un patrimoine électoral en expansion. Dans plusieurs de ces nouvelles mairies, le premier acte n’a pas été un discours sur les finances communales ou la sécurité. Le drapeau, lui, a été décroché le jour même.
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Ce que la loi dit — et ne dit pas
Aucun texte n’oblige les mairies à arborer le drapeau européen en permanence. L’article 2 de la Constitution française ne reconnaît qu’un seul emblème national : le tricolore, et la seule obligation de pavoisement européen tombe le 9 mai, journée de l’Europe. Une proposition de loi visant à rendre ce pavoisement obligatoire pour les communes de plus de 1 500 habitants avait bien été adoptée à l’Assemblée nationale en mai 2023, portée par le groupe Renaissance. Transmise au Sénat, elle n’a jamais été inscrite à l’ordre du jour.
Une limite s’impose cependant aux maires RN. L’article L.111-1-1 du Code de l’éducation impose l’apposition du drapeau européen aux côtés du tricolore sur toutes les façades des écoles et lycées publics, comme privés sous contrat. Les établissements scolaires de leurs communes leur échappent.
2005, le référendum qu’on ressort à chaque fois
Le député Jean-Philippe Tanguy a écrit sur X que « les Français ont refusé par référendum en 2005 le drapeau européen » et qu’il est donc « illégitime en France ». Marine Le Pen a tenu le même raisonnement devant l’Assemblée nationale, invoquant la « liberté de choix » des maires et l’absence de « tout texte » obligeant au pavoisement. Le référendum de 2005 portait sur le Traité constitutionnel européen, rejeté à 54,68 %. Le symbole n’y figurait pas.
Marion Maréchal, députée européenne proche du parti, a pris ses distances sur X, défendant le drapeau européen comme « l’une des rares références à notre civilisation au sein de l’institution européenne » et appelant à « ne pas se tromper de levier de contestation ». L’eurodéputé Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen, a évoqué de simples « décisions individuelles que le parti ne condamne pas ». L’historien Nicolas Lebourg, spécialiste de l’extrême droite, a analysé le geste comme « une allégeance au marinisme, à un souverainisme réduit à sa pure dimension symbolique ».
Benjamin Haddad, ministre chargé de l’Europe, a posé la question publiquement : « Vont-ils aussi refuser les fonds européens que touchent nos agriculteurs, nos entreprises pour la réindustrialisation, nos territoires ? Vont-ils rendre leurs indemnités du Parlement européen ? » Les régions du Nord et du Pas-de-Calais, dont Harnes fait partie, comptent parmi les zones les plus aidées par les politiques de cohésion de l’Union européenne.
La mécanique russe, documentée
Entre 2022 et fin 2024, les services de renseignement russes ont conduit près de soixante opérations contre les démocraties européennes, selon un recensement de l’hebdomadaire allemand Die Zeit. Sabotages d’infrastructures, cyberattaques, désinformation, financement de partis politiques eurosceptiques : la France figure parmi les pays les plus ciblés, aux côtés de l’Allemagne, du Royaume-Uni et de la Pologne.
En 2024, les services polonais et tchèques ont démantelé le réseau Voice of Europe, financé depuis Moscou, qui versait des centaines de milliers d’euros à des élus européens en échange de prises de position prorusses. Des officines russes, dont la SDA, s’étaient fixé des objectifs chiffrés : faire élire un certain nombre d’eurodéputés RN lors des élections européennes de 2024. Raphaël Glucksmann, président de la commission spéciale INGE au Parlement européen, a déclaré que Poutine « a trouvé sur l’ensemble du continent, auprès des mouvements d’extrême droite et de leurs dirigeants, des alliés et valets utiles ».
En 2014, le parti, alors Front national, a contracté un prêt de 9,14 millions d’euros auprès de la First Czech-Russian Bank, institution proche du Kremlin. Des courriers d’Alexander Babakov, conseiller de Vladimir Poutine alors visé par des sanctions européennes, révélés par des hackers ukrainiens, ont montré son rôle actif dans l’obtention du prêt. Le RN a remboursé cette dette en septembre 2023, après avoir encaissé les financements publics issus des législatives de 2022. Le 30 mars 2026, le Parlement européen a tenu un débat spécifique sur les liens entre Poutine et l’extrême droite européenne : les intervenants ont rappelé que le RN, la Lega italienne, le FPÖ autrichien, le Fidesz hongrois et l’AfD ont systématiquement pesé pour atténuer les sanctions contre Moscou.
Washington joue la même partition
La National Security Strategy publiée par l’administration américaine en décembre 2025 désigne explicitement les « partis patriotiques européens » comme les alliés naturels des États-Unis en Europe. Laurence Nardon, chercheuse à l’IFRI, a indiqué que « les États-Unis de Donald Trump haïssent l’Europe libérale, mais sont prêts à aider les partis nationalistes européens ».
En janvier 2026, Steve Bannon a accordé une interview à France 2. Il a déclaré vouloir une victoire de Marine Le Pen à la présidentielle de 2027 pour « vraiment tuer l’Union européenne », listant trois événements destructeurs pour l’UE : le Brexit, l’élection de Trump, puis l’élection de Le Pen. Il s’est dit « 100 % favorable » à ce que les juges ayant condamné la cheffe du RN soient interdits de séjour aux États-Unis.
En décembre 2025, Elon Musk avait appelé à « abolir » l’UE après qu’une amende a été infligée à son réseau X. Dmitri Medvedev avait répondu en un mot : « Exactement. » Le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski avait commenté : « Si l’on avait encore des doutes sur qui ce discours anti-UE sert. » La NSS 2025 identifie les élections présidentielles européennes comme des terrains d’action pour l’administration Trump. La présidentielle française de 2027 est nommément dans ce cadre.
À Harnes, le deuxième drapeau
Le retrait du drapeau européen à Carcassonne ou à Cagnes-sur-Mer peut être habillé d’un argumentaire constitutionnel, contestable mais articulé. Le retrait simultané du drapeau ukrainien à Harnes, le jour même de l’installation d’Anthony Garénaux-Glinkowski, ne dispose d’aucune doctrine à invoquer. Aucune loi ne l’impose, aucun référendum ne le suggère.
La Russie mène depuis février 2022 une guerre d’agression contre l’Ukraine. Décrocher le drapeau ukrainien d’une mairie française envoie un signal sans équivoque : l’agression est normalisée, la solidarité est un choix facultatif. C’est précisément ce que les services russes cherchent à produire dans les opinions européennes depuis des années : non pas des agents, mais des postures, des gestes, des signaux qui fragmentent l’image d’une Europe unie.
Le politologue Renaud Dély a utilisé l’expression de « cinquième colonne » pour désigner ces acteurs : non comme des espions, mais comme des relais dont les positions servent objectivement l’agenda d’une puissance étrangère hostile, qu’ils en aient conscience ou non. Son premier geste public, reproduit dans une vingtaine de mairies françaises au même moment, produit pourtant un effet mesurable sur l’image de la cohésion européenne.


