Défense : 449 milliards pour une armée française obsolète ?

Sur 449 milliards engagés, 8,5 milliards iront aux munitions. Zéro frégate, zéro Rafale supplémentaire : la défense française accélère sans changer de modèle.

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Devant les armées réunies sur la base aérienne d’Istres, Emmanuel Macron a prononcé une phrase que ses prédécesseurs n’avaient jamais dite : « Nous devons aller plus vite car, soyons clairs, nous sommes en retard. » Il parlait des drones. Il a cité les Ukrainiens, qui « ont formidablement innové », et « des industriels et d’autres nations » qui ont été plus rapides. Puis il a ajouté que la France devait « se préparer à un engagement majeur d’ici 3 à 4 ans ».

Trois semaines plus tard, Politico révélait le contenu de l’actualisation de la loi de programmation militaire 2024-2030, avant sa présentation en conseil des ministres. Le texte acte 36 milliards d’euros supplémentaires, portant l’enveloppe totale à 449 milliards. Il ne modifie pas le nombre de chars. Pas le nombre de frégates. Pas le nombre de Rafale. Les formats de l’armée française restent ceux qu’un Livre blanc avait fixés en 2013.

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500 dollars contre 10 millions

En 2023, l’Ukraine a produit 800 000 drones. En 2024, 2 millions. Pour 2025, l’objectif est de 5 millions, dont 4,5 millions de drones FPV — des engins téléopérés assemblés avec des composants civils, vendus entre 300 et 3 000 dollars l’unité. Volodymyr Zelensky a déclaré en 2025 que plus de 80 % des cibles russes détruites l’avaient été par des drones ukrainiens.

Un FPV à 500 dollars peut neutraliser un char Leclerc à 10 millions d’euros. Le rapport est de 1 pour 20 000.

La LPM actualisée prévoit 200 chars Leclerc rénovés à l’horizon 2035 et 67 hélicoptères Tigre, dont 14 seulement seront modernisés. Le ministère des Armées a lui-même qualifié le conflit ukrainien de « tournant stratégique majeur, renversant le modèle contemporain des guerres impliquant l’Occident ». Ce diagnostic figure dans les documents officiels. Il n’a pas modifié les formats.

2013, toujours

En 2017, le budget des armées s’élevait à 32 milliards d’euros. Il atteindra 57,1 milliards en 2026, 63,3 milliards en 2027, 76,3 milliards en 2030. En dix ans, il aura doublé.

Les formats, eux, n’ont pas bougé. Le texte de l’actualisation les inscrit noir sur blanc : 225 Rafale dont 185 pour l’armée de l’air et 40 pour la marine, 15 frégates de premier rang, un porte-avions, six sous-marins nucléaires d’attaque de classe Barracuda, 200 chars Leclerc rénovés. Ces chiffres sont ceux du Livre blanc de 2013, rédigé avant la réinvasion de l’Ukraine, avant la dronisation industrielle du champ de bataille, avant le déploiement de l’Oreshnik en Biélorussie.

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En février puis mars 2025, le Premier ministre Sébastien Lecornu avait publiquement tracé une autre trajectoire : 18 frégates de premier rang au lieu de 15, 20 à 30 Rafale supplémentaires, une accélération sur les drones et la guerre électronique. « Il y a un sujet sur la masse », avait-il déclaré, en invoquant la « concomitance des crises ». Le projet de loi final ne retient aucune de ces demandes.

D’ici 2030, la seule Pologne disposera de plus de 1 100 chars, davantage que le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et l’Italie réunis, dont le parc combiné est estimé à environ 950 unités. Varsovie consacre déjà 5 % de son PIB à la défense et vise 300 000 militaires d’active à l’horizon 2030. La France en compte environ 200 000.

Vingt ans d’échecs sur les drones

Le retard que Macron a cité à Istres ne date pas de l’invasion russe de février 2022. En 2013, faute de plateforme nationale disponible, la France a acheté des drones MQ-9 Reaper américains. Ont suivi les programmes européens Talarion, puis Telemos, puis l’Eurodrone franco-allemand, chacun accumulant des années de glissement et de compromis techniques.

L’actualisation de la LPM abandonne l’Eurodrone. Le texte présente ce retrait comme un choix délibéré, motivé par l’émergence de « drones de théâtre souverains moins coûteux » et mieux adaptés à la haute intensité. Des experts de la défense y voient autre chose : l’aboutissement d’une « culture d’achat zéro risque qui a découragé l’émergence rapide de PME offensives ». Des commandes sont en cours auprès de plusieurs industriels français et européens. La montée en cadence prendra plusieurs années.

Sur les 36 milliards supplémentaires, 8,5 milliards iront aux munitions entre 2026 et 2030. Les volumes de livraison progresseront de 400 % pour les munitions téléopérées, de 240 % pour la bombe guidée AASM, de 190 % pour les obus de 155 mm. Ces hausses partent d’un point de départ très bas : en 2022, la France disposait de moins de deux semaines d’autonomie en munitions d’artillerie pour un conflit de haute intensité.

La lacune que Moscou a déjà localisée

Un rapport parlementaire publié en 2026 consacre plusieurs pages à la guerre électronique terrestre française. Le commandant de la cyberdéfense y a déclaré que « la masse des équipements russes et leur puissance de brouillage sur une très large gamme de fréquences constitue probablement la menace la plus forte sur la résilience de nos forces » en combat de haute intensité. La lacune en brouillage offensif grande puissance y est qualifiée de « critique ».

Depuis l’invasion russe, les Ukrainiens ont multiplié par onze leurs effectifs dédiés à la guerre électronique et quadruplé leurs moyens de brouillage. La LPM initiale prévoyait des démonstrateurs. Pour doter les trois armées d’une simple « primo-capacité d’attaque électronique », 80 millions d’euros supplémentaires ont dû être obtenus en ajustement annuel, hors programmation initiale.

L’actualisation accélère les livraisons de Serval configurés pour la guerre électronique. Elle réduit par ailleurs le nombre total de Serval commandés de 50 unités d’ici 2030. Moins de véhicules, mieux équipés, mais en nombre inférieur à ce qui était planifié.

Le missile que le SAMP/T ne voit pas venir

En novembre 2025, la Russie a officiellement mis en service l’Oreshnik dans une unité positionnée en Biélorussie, premier missile balistique à portée intermédiaire déployé sur sol européen depuis le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire de 1987. Il se trouve à quelques centaines de kilomètres de la frontière polonaise.

En juin 2025, un rapport confidentiel de l’OTAN rendu public indiquait que 70 % des systèmes antimissiles européens échouaient face aux armes hypersoniques. La LPM actualisée accélère la livraison des systèmes SAMP/T NG, passant de huit à dix unités avant 2030. Ces systèmes ont été conçus avant que l’Oreshnik existe. La réponse française à une frappe hypersonique conventionnelle repose, en dehors de ce dispositif, sur la dissuasion nucléaire.

3,4 millions d’articles, zéro ligne budgétaire

Entre août 2023 et mars 2025, le GRU russe a conduit 77 opérations de désinformation contre la France via le mode opératoire baptisé « Storm 15-16 ». Le réseau Portal Kombat, directement lié à des sphères pro-russes, a généré plus de 3,4 millions d’articles ciblant les institutions françaises. Dans son panorama de la cybermenace publié en 2025, l’ANSSI anticipe « une intensification massive des attaques hybrides contre les infrastructures critiques d’ici 2030 ».

Ce front n’apparaît pas dans le texte de l’actualisation de la LPM. Aucune ligne budgétaire identifiée, aucune section capacitaire dédiée. La guerre cognitive contre la France est documentée par ses propres services. Elle ne figure pas dans la loi qui organise sa défense pour les six prochaines années.



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