Déserts médicaux : l’État français abandonne ses malades

87 % du territoire classé en désert médical, 65 % des Français renoncent à se soigner : la pénurie n'est plus locale, elle est nationale. Les chiffres de l'Ordre des médecins l'attestent.

Afficher le sommaire Masquer le sommaire

Le 31 mars 2026, l’Ordre des médecins a publié son Atlas de la démographie médicale. Entre 2010 et 2026, la Creuse a perdu 19,3 % de ses médecins en activité régulière, le Cher 17,3 %, la Haute-Marne 16,7 %. Le lendemain, des députés appelaient publiquement à l’action. À l’autre bout du spectre, les Hautes-Alpes ont gagné 44,7 % de médecins sur la même période, la Savoie 40,6 %.

Six millions de Français n’ont pas de médecin traitant. Parmi eux, 400 000 patients en affection de longue durée. Le 25 avril 2025, dans le Cantal, François Bayrou avait déclaré que « 87 % du territoire était classé en désert médical ». Le sondage Odoxa conduit pour la Mutualité Française en septembre 2025 livrait un chiffre identique : 87 % des Français déclarent vivre dans un désert médical ou y être confrontés.

La pénurie n’est pas cantonnée aux campagnes reculées. Le Dr Luc Duquesnel, président de la CSMF-généralistes, a déclaré : « Même Paris est devenue un désert médical en médecins traitants. » Les banlieues des métropoles, les villes moyennes et les quartiers urbains sensibles concentrent une pénurie comparable à celle des zones rurales les plus isolées.

A LIRE AUSSI
Combien coûtent vraiment les études de médecine en 2026 ?

Douze jours pour un généraliste, seize semaines pour un dermatologue

Le 17 mars 2026, la Fédération hospitalière de France et Ipsos BVA publiaient la troisième édition de leur baromètre, auprès de 2 500 personnes. En 2026, le délai moyen pour obtenir un rendez-vous chez un médecin généraliste est de douze jours. En 2019, il était de quatre.

Pour un cardiologue, il faut désormais attendre trois mois et deux jours, contre un mois et trois semaines en 2019. Pour un dermatologue : quatre mois et deux semaines, contre deux mois et deux jours sept ans plus tôt. Ces trois délais ont triplé. Le psychiatre et le gynécologue réclament deux mois d’attente. Le pédiatre, trois semaines et deux jours.

Les moyennes nationales dissimulent des situations régionales autrement plus graves. En Normandie, un rendez-vous chez un dermatologue suppose d’attendre vingt-quatre semaines, dix-huit pour un cardiologue. Dans le Grand-Est, quinze semaines pour un psychiatre. Une question écrite déposée au Sénat le 31 mars 2026 documente qu’en Bourgogne-Franche-Comté, le délai moyen pour un pédiatre atteint six semaines, contre trois dans la plupart des autres régions.

Faute de pouvoir accéder à un médecin dans des délais raisonnables, 49 % des Français déclarent s’être déjà rendus aux urgences alors que leur état ne le justifiait pas.

65 % des Français ont renoncé à se soigner

Sur les cinq dernières années, 73 % des Français ont renoncé à au moins un acte de soin. C’est le chiffre du baromètre FHF de mars 2026, en hausse de dix points par rapport à 2024, soit sept millions de personnes supplémentaires. Le taux monte à 77 % en Île-de-France, à 76 % en Nouvelle-Aquitaine et en Occitanie. Chez les moins de 35 ans, il atteint 85 %.

Le Carnet de Santé de la Mutualité Française, publié en septembre 2025, recensait déjà 65 % de Français ayant renoncé à des soins dans les douze mois précédents, contre 62 % l’année d’avant. Dans 58 % des cas, la cause citée était l’impossibilité d’obtenir un rendez-vous rapide. Les 18-24 ans étaient les plus touchés : 74 % d’entre eux déclaraient avoir renoncé à consulter.

Dans 40 % des cas de renoncement recensés par le baromètre FHF 2026, le motif déclaré est financier. En Île-de-France, le renoncement aux soins pour raisons économiques atteint 45 %, soit dix points au-dessus de la moyenne nationale. La France consacre 3,9 % de ses dépenses de santé à la prévention, contre 5,5 % en moyenne dans l’Union européenne.

Plus de médecins, moins d’accès

Au 1er janvier 2025, la DREES recensait 237 200 médecins en activité en France, soit une hausse de 1,6 % en un an. L’Ordre des médecins retient pour sa part 241 255 médecins inscrits actifs. Entre juin 2024 et juin 2025, les nouvelles installations ont progressé de 3,5 % en moyenne nationale, et reculé de 1,7 % dans les zones sous-dotées : là précisément où les besoins sont les plus aigus, les effectifs continuent de se réduire.

Les généralistes représentent 42 % des médecins en 2025, contre 45 % en 2012. La croissance des effectifs est portée par les spécialistes et les formes d’exercice mixte.

39,6 % des médecins en activité ont 60 ans ou plus, contre 29,6 % en 2012. Les moins de 40 ans ne représentent plus que 16,1 % des effectifs. En Bourgogne-Franche-Comté, 43 % des généralistes ont dépassé 60 ans : dans ce seul chiffre se lit l’ampleur de la vague de départs à venir. Pour la première fois au 1er janvier 2025, les femmes représentent 50 % des médecins en activité, un tournant qui modifie les choix d’exercice, les formes de pratique et, en partie, les lieux d’installation.

Les erreurs qui ont fabriqué la pénurie

Dans les années 1980, la France formait 9 000 étudiants en deuxième année de médecine. Ce chiffre a été comprimé à 3 500 dans les années 2000, au nom de la maîtrise des dépenses de santé. La « génération du creux » arrive aujourd’hui à l’âge de la retraite. Les promotions plus récentes, même plus nombreuses, ne peuvent pas colmater instantanément les départs.

La croissance constatée depuis 2012 est en partie portée par les médecins diplômés à l’étranger, dont la part dans les effectifs a régulièrement progressé. Les médecins formés dans les CHU des grandes métropoles tendent à y rester : l’absence, jusqu’à récemment, d’antennes de formation dans les départements sous-dotés a alimenté le déséquilibre pendant deux décennies.

Les jeunes médecins, notamment les femmes désormais majoritaires, préfèrent le salariat ou les formes mixtes au cabinet libéral isolé. Les formes d’exercice mixte représentaient déjà 13 % des médecins en 2025. En 2026, les Hautes-Alpes comptent 44,7 % de médecins de plus qu’en 2010 ; la Creuse, 19,3 % de moins : l’écart résume à lui seul la logique des installations.

Depuis le 29 septembre 2025, l’intégralité de Mayotte a été classée en zone d’intervention prioritaire, une première en France. La densité de médecins y est quatre à cinq fois inférieure à l’Hexagone. En Guyane, elle figure parmi les deux plus faibles du pays.

Le Pacte Bayrou : quatre axes, des délais contraints

Le 25 avril 2025, dans le Cantal, François Bayrou annonçait un pacte de lutte contre les déserts médicaux. Des antennes de formation médicale doivent ouvrir dans chaque département dès 2026, avec le déploiement de 3 700 internes de quatrième année en zones sous-denses. Les médecins installés en zone bien pourvue sont appelés à assurer jusqu’à deux jours de consultations par mois en zone prioritaire. Durant le cursus, au moins un stage hors CHU et un stage en zone sous-dotée deviennent obligatoires.

Le ministère de la Santé a publié le 27 juin 2025 la carte des 151 zones les plus sinistrées, regroupant plus de 2,5 millions de Français. Des cabinets solidaires, fonctionnant par rotation de médecins volontaires ou retraités, ont ouvert en phase pilote dès septembre 2025. Le Sénat a adopté le dispositif en mai 2025. Nombre d’élus ont fustigé le flou entourant ses modalités pratiques ; les syndicats médicaux ont accueilli froidement les mesures perçues comme contraignantes.

Un décret du 29 mai 2025 a réformé la régularisation des praticiens à diplôme hors Union européenne, ouvrant une voie interne simplifiée : 3 800 postes ont été ouverts pour des médecins étrangers déjà en poste dans les hôpitaux français, 400 en externe. En juin 2025, la suppression du numerus apertus a été adoptée définitivement, laissant aux facultés la liberté de définir leurs capacités d’accueil. L’iFRAP a documenté la contrainte : les effets sur le terrain ne se feront pas sentir avant 2030, probablement 2035.

Le Conseil national de l’Ordre des médecins projette 315 000 médecins en exercice en 2040. Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF, a indiqué : « On forme de plus en plus de médecins, pour autant les besoins augmentent plus vite que le nombre de médecins formés. » Sans rééquilibrage territorial, le chiffre agrégé ne dira rien de l’accès réel aux soins.

Ce qui marche déjà

L’ophtalmologie offre un contre-exemple documenté. Selon les données professionnelles de la spécialité citées par le Quotidien du Médecin en octobre 2025, les délais d’attente ont été divisés par deux en huit ans : la moitié des patients accèdent à un rendez-vous en moins de vingt jours. Ce résultat tient à la combinaison du travail délégué aux orthoptistes et de la prise de rendez-vous en ligne. Le baromètre FHF 2026 recense encore un délai moyen déclaré de deux mois et trois semaines pour cette spécialité : l’écart avec les données professionnelles reflète la persistance de fortes disparités régionales.

Les infirmiers en pratique avancée peuvent assurer le suivi des maladies chroniques, prescrire des médicaments, des examens complémentaires et des arrêts de travail jusqu’à trois jours. En Dordogne, le Dr Jonathan Gonzva a construit une maison de santé pluriprofessionnelle associant plusieurs médecins et des IPA. La société AlbaSanté déploie dans les zones sous-dotées un modèle hybride : téléconsultation médicale assistée d’un infirmier libéral présent pour l’examen physique.

Ces dispositifs existent. Le débat sur leur généralisation achoppe sur un point non tranché : faut-il réguler de façon contraignante l’installation des médecins, sur le modèle des pharmaciens et des infirmiers libéraux soumis à conventionnement conditionnel, ou préserver la liberté d’exercice ?



L'Essentiel de l'Éco est un média indépendant. Soutenez-nous en nous ajoutant à vos favoris Google Actualités :

Publiez un commentaire

Publier un commentaire