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Le 1er avril 2026, Nagui entre dans la salle d’audition et attaque sans préambule. «Pour ce qui était de mon cas, vous avez plutôt commencé votre travail par la fin», a-t-il déclaré à Charles Alloncle, rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public. Le ton est donné dès les premières secondes.
Le lendemain, 2 avril, c’est Xavier Niel qui suspend l’audition dès son ouverture. Accompagné de Matthieu Pigasse et de Jérôme Nommé, directeur général de KKR France, l’actionnaire d’Iliad accuse Alloncle d’avoir propagé «beaucoup d’approximations, de fake news» — notamment un tweet affirmant que Mediawan «aurait privatisé un restaurant» pour fêter la nomination de Delphine Ernotte, information tirée d’un seul syndicaliste et jamais vérifiée. Pigasse ajoute : «Vous ne me ferez pas taire, Monsieur Alloncle, ni aujourd’hui, ni demain.» Les deux hommes qualifient la commission de «cirque» et son fonctionnement de «one man show très cher pour les Français».
Ces deux séances se tiennent à trois semaines du vote final sur le rapport, attendu au plus tard le 27 avril 2026. Delphine Ernotte, directrice générale de France Télévisions, doit encore être auditionnée le 8 avril. Selon une note de syndicalistes de France Télévisions citée par la presse, douze membres de la commission seraient prêts à bloquer la publication du rapport, information démentie sur X par le président Jérémie Patrier-Leitus. Alloncle lui-même a indiqué qu’il existe «peut-être un risque» que le texte ne paraisse pas.
Sciences Po, HEC, puis la fintech
Avant de siéger au Palais-Bourbon, Charles Alloncle a passé cinq ans à diriger les opérations d’une néobanque. Né le 21 octobre 1993 à Nancy d’un père préfet, Philip Alloncle, passé par les cabinets Dutreil, Copé et Hortefeux, et d’une mère juriste reconvertie dans l’enseignement, il grandit à Versailles, intègre Sciences Po Paris en 2011, puis HEC, dont il obtient le diplôme en 2017.
En 2019, dans le cadre du startup studio La Fabrique by CA du Crédit agricole, il participe à la création de Blank, néobanque dédiée aux travailleurs indépendants. Il en devient co-fondateur et directeur des opérations en janvier 2020. En 2023, le Crédit agricole injecte 47 millions d’euros dans l’entreprise, alors déployée dans six pays. Alloncle quitte Blank en juillet 2024, au moment de son élection, qualifiant lui-même la décision de «vertigineuse».
Son éveil politique remonte à l’UMP de Sciences Po en 2014, qu’il préside avec, selon ses propres dires, 195 adhérents. En 2016, des proches de Nicolas Sarkozy le propulsent à la tête des Jeunes avec Sarkozy. Deux ans plus tard, il brigue la présidence des Jeunes Républicains, perd face à Aurane Reihanian, accuse sa rivale de fraude et quitte le parti. Il se rapproche ensuite de l’eurodéputé François-Xavier Bellamy, dont il assure bénévolement la trésorerie de deux micro-partis jusqu’à fin 2024.
Le vrai tournant date du printemps 2023. Lors d’un dîner avec des entrepreneurs, il rencontre Jordan Bardella et se dit séduit par le discours «d’union des droites». À la dissolution de l’Assemblée, en juin 2024, il décide en vingt-quatre heures de se porter candidat sous l’étiquette LR-RN d’Éric Ciotti. «J’aurais pu aller au RN, mais j’ai trouvé la démarche d’Éric Ciotti courageuse», a-t-il indiqué. Le 7 juillet 2024, il remporte la 9e circonscription de l’Hérault, secteur de Lunel, Mauguio et La Grande-Motte, avec 51,90 % des suffrages au second tour, soit 28 433 voix, contre 26 353 pour la candidate du Nouveau Front Populaire Nadia Belaouni.
53 000 euros en 2019, 85 000 en 2023
La déclaration déposée le 27 novembre 2024 auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique détaille chaque année de rémunération nette perçue chez Blank : 53 012 euros en 2019, 56 728 en 2020, 61 233 en 2021, 67 915 en 2022, 85 325 en 2023, soit environ 7 110 euros nets par mois au pic, puis 61 178 euros sur les sept premiers mois de 2024. Aucun revenu annexe n’y figure. Les fonctions de trésorier pour Bellamy étaient bénévoles, avec des remboursements de frais marginaux.
Depuis son élection, Alloncle perçoit l’indemnité parlementaire standard : 5 953,34 euros nets mensuels avant impôt sur le revenu, auxquels s’ajoutent 6 353 euros d’avance pour frais de mandat, non imposable et strictement contrôlée depuis 2018, et un crédit de 11 118 euros mensuels pour la rémunération de ses collaborateurs. Ces deux dernières sommes ne constituent pas des revenus personnels.
Alloncle interroge publiquement depuis des mois les rémunérations de personnalités du service public : Élise Lucet, Nagui, Samuel Étienne. Ses propres chiffres HATVP, publiés en novembre 2024, établissent qu’il percevait 85 325 euros nets en 2023, soit 43 % de plus que son indemnité actuelle.
Une commission née d’un enregistrement clandestin
La commission d’enquête sur «la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public» est créée le 28 octobre 2024 à la demande du groupe UDR d’Éric Ciotti. Alloncle en est nommé rapporteur le 12 novembre, sous la présidence de Jérémie Patrier-Leitus (Horizons). Elle porte sur quelque 4 milliards d’euros de financements publics annuels.
Son déclencheur est un enregistrement clandestin. À l’automne 2025, le média d’extrême droite L’Incorrect diffuse une conversation privée entre les journalistes de France Inter Thomas Legrand et Patrick Cohen, largement relayée par la droite pour alimenter la thèse d’un entre-soi idéologique au sein du service public. Les deux journalistes sont auditionnés le 18 décembre 2025.
La méthode d’Alloncle est constante : il poste sur X des extraits soigneusement sélectionnés pendant ou après chaque séance, générant une amplification immédiate. Certains clips atteignent plusieurs centaines de milliers de vues. LCP le décrit comme un «golden boy : costume cintré, mèche blonde, yeux bleus électriques». Il comptabilise plus de 93 000 abonnés sur Instagram et 67 000 fans sur Facebook. Patrier-Leitus dénonce cette «politique spectacle», formule qu’il emploie depuis décembre 2025, comme l’un des points de friction les plus constants avec le rapporteur.
De Lucet à Nagui : cinq mois d’incidents
Le 10 février 2026, Élise Lucet refuse devant la commission de révéler le montant de son salaire, estimant qu’il est «couvert par un contrat privé». La séquence, très vue sur les réseaux sociaux, s’inscrit dans une série d’affrontements déjà engagée depuis décembre 2025.
Ce mois-là, Patrier-Leitus avait suspendu les convocations aux auditions après une «multiplication d’incidents» impliquant le rapporteur, fait rarissime sous la Ve République. Dans la foulée, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, rappelle publiquement Alloncle à l’ordre, ce que LCP qualifie de «rarissime». En janvier 2026, une réunion de bureau est convoquée pour retrouver un «cadre digne, sérieux et respectueux».
Le 18 février, lors de l’audition des dirigeants de Together Media, Alloncle révèle en séance publique le montant confidentiel d’un contrat liant la société au Festival de Cannes, alors qu’il avait accédé à 26 000 documents transmis par France Télévisions sous engagement implicite de confidentialité. Patrier-Leitus intervient immédiatement : «Vous venez de faire quelque chose de grave.» Renaud Le Van Kim, dirigeant de Together Media, déplore que la commission ait agi «à l’encontre du droit des affaires». Sur le plan juridique, le secret des affaires n’est pas opposable à un rapporteur parlementaire : c’est une règle implicite, non écrite, qu’Alloncle a contournée sans en être légalement empêché.
Fin décembre 2025, Alloncle avait déclaré lors de l’émission Les Incorrectibles que Nagui était «la personne, sur les dix dernières années en France, qui s’est le plus enrichie sur l’argent public», en citant 2 500 euros par émission pour N’oubliez pas les paroles et 378 000 euros de rémunération supplémentaire sur une saison via Banijay. Nagui a indiqué lors de son audition du 1er avril que ces chiffres représentent «des volumes, des chiffres d’affaires» allant «dans la production globale», et non sa rémunération personnelle. Entre les deux dates, il a reçu des «menaces de mort, messages racistes et injures» visant ses origines égyptiennes et déposé plainte en février 2026 contre X auprès du procureur de Paris. Alloncle, de son côté, a contre-accusé Nagui d’avoir «orchestré» des campagnes de menaces contre lui.
Vingt-quatre heures après l’audition de Samuel Étienne, fin février 2026, Alloncle poste sur X des extraits ciblant un partenariat entre France TV et la chaîne Twitch de l’animateur. Étienne signale «de très nombreux messages de harcèlement, d’insultes et de menaces». «Gardez vos pressions, vos injonctions et vos demandes d’excuses», a répondu Alloncle. Cyril Hanouna prend publiquement son parti sur W9.
Challenges, le 5 janvier 2026, titre sur une «malhonnêteté foncière» et rapporte que plusieurs personnes auditionnées accusent le rapporteur de déformer leurs propos. Le Monde, le 8 mars, consacre un long article à ses «obsessions», décrivant des questions «en boucle, sans mention des réponses qui y ont été apportées». Le Fonds pour une presse libre, le 28 janvier, l’accuse de «multiplier les fausses informations, les accusations non étayées» et de «tronquer les propos» des personnes entendues. Une tribune publiée dans Le Monde le 10 février dénonce un «glissement préoccupant du pouvoir législatif vers une attitude relevant du pouvoir judiciaire». Au sein même de la commission, la socialiste Ayda Hadizadeh parle de «petit procureur maccarthyste». Erwan Balanant (Les Démocrates) évoque ses «tunnels d’outrance». Ersilia Soudais (LFI) l’accuse de «harceler les personnes auditionnées».
Le rapport, ou son absence
Le 8 avril, Delphine Ernotte s’assoit face à la commission. Elle avait déjà adressé un courrier à Yaël Braun-Pivet estimant qu’Alloncle avait contrevenu à ses obligations en révélant des données confidentielles lors de la séance Together Media. Son audition est la dernière programmée avant le vote.
Patrier-Leitus a démenti sur X que douze membres de la commission soient prêts à bloquer le rapport. Alloncle a lui-même laissé ouverte la question. Si le texte est rejeté ou expurgé, cinq mois d’auditions et la couverture médiatique qui les a accompagnées n’auront produit aucun effet législatif mesurable sur les 4 milliards d’euros examinés. S’il est adopté, il posera des recommandations concrètes sur le financement du service public, dans un calendrier parlementaire où la fusion de France Télévisions, Radio France et France Médias Monde est déjà en discussion.
Alloncle a indiqué ne pas avoir «rédigé ses conclusions à l’avance» et n’avoir «jamais rencontré» Vincent Bolloré. Le vote, avant le 27 avril, dira si une majorité de membres de la commission signe un rapport dont le rapporteur a été rappelé à l’ordre par la présidente de l’Assemblée nationale elle-même.


