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Le 7 mars 1966, de Gaulle adresse une lettre personnelle au président Lyndon B. Johnson. La France, y écrit-il, a décidé de « recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté ». Derrière la formule, les conséquences sont immédiates et sans appel : fin de la participation française aux commandements intégrés de l’OTAN, départ exigé des troupes étrangères stationnées en France, et soumission de l’espace aérien français à un régime d’autorisation préalable pour tout appareil militaire allié.
Deux jours plus tard, le 9 mars, Maurice Couve de Murville, ministre des Affaires étrangères, remet des lettres identiques aux ambassadeurs britannique et allemand. Le même jour, lors du Conseil des ministres, il précise l’étendue du désengagement : retrait des forces françaises stationnées en Allemagne du commandement intégré, départ du SHAPE et abandon du commandement du Centre-Europe.
Le 10 mars, un mémorandum est transmis aux quatorze autres membres de l’Alliance. Paris y juge définitivement échouées les tentatives de réforme de l’OTAN et exige le transfert hors de France des sièges de commandement installés à Rocquencourt et à Fontainebleau. La date limite fixée : le 1er juin 1967. L’évacuation effective des bases nord-américaines sera, elle, achevée dès le 1er avril 1967.
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Une rupture préparée de longue main
La France avait déjà retiré ses forces navales de la tutelle atlantique avant mars 1966. La lettre à Johnson ne marque pas un début : elle clôt un mouvement engagé par étapes. Le mémorandum du 10 mars le dit explicitement : Paris dénonce l’échec des réformes demandées à l’Alliance, présentant sa décision comme l’aboutissement d’une doctrine, non comme une réaction à un incident.
Lors du Conseil des ministres du 16 mars, Couve de Murville rapporte que le Pentagone et le Département d’État, « professionnellement mécontents », concentrent leurs objections sur des questions de calendrier, de frais et de délais de déménagement. De Gaulle répond sans attendre la suite des négociations : « À défaut de réponses des alliés, il faudra que nous fixions nous-mêmes des délais, qui seront observés sans aucun doute et que nous veillerons à faire observer. » Le ton est donné.
Rocquencourt, Châteauroux, 16 000 emplois
Le démantèlement à conduire est d’une ampleur considérable. Il porte sur les quartiers généraux de Rocquencourt et de Fontainebleau, sur les bases aériennes de l’Est du pays et sur la très vaste base de Châteauroux, dans l’Indre. S’y ajoutent des réseaux de câbles et de faisceaux téléphoniques à récupérer sur l’ensemble du territoire.
Le ministre des Armées Pierre Messmer chiffre à 16 000 le nombre de civils français employés sur ces installations. Leur sort préoccupe le gouvernement, sans que cela modifie d’un jour le calendrier fixé.
Le 31 mars, une nouvelle note diplomatique aux Quatorze ferme la dernière porte ouverte. Paris refuse catégoriquement que le coût du déménagement soit supporté par les contribuables français et dénonce, avec un préavis d’un an, le statut privilégié dont bénéficiaient les quartiers généraux alliés. De Gaulle, lors du Conseil des ministres, résume la hiérarchie des priorités : « Il faudra récupérer beaucoup de choses ; la plus importante d’entre elles, c’est quand même notre souveraineté. »
De Washington à Moscou : deux lectures d’un même séisme
Johnson répond à de Gaulle par un message de « préoccupation ». Il avertit que cette décision unilatérale « affecterait gravement la sécurité et le bien-être des citoyens de tous les pays alliés ». La presse américaine est moins feutrée. L’exaspération y est telle que certains commentateurs suggèrent que la France devrait « retirer aussi de son sol les morts américains qui se sont sacrifiés pour la libérer ».
Le 23 mars, les quatorze membres restants de l’Alliance publient une déclaration commune réaffirmant « l’importance vitale » des liens entre l’Alliance atlantique et son organisation militaire. Le texte est court. Il ne contraint à rien.
L’Allemagne de l’Ouest, partenaire de Paris dans le cadre franco-allemand naissant, s’inquiète ouvertement. Bonn voit dans le désengagement français une fissure dans le dispositif de défense européen dont elle est le théâtre principal.
De l’autre côté du Rideau de fer, la lecture est radicalement différente. Le Quai d’Orsay, qui suit attentivement la presse communiste, constate que les réactions soviétiques et est-européennes sont unanimement chaleureuses. D’une capitale à l’autre, on salue « l’esprit d’indépendance » de la France et son opposition à la présence américaine sur le continent. La diplomatie soviétique y voit la preuve que le bloc occidental porte en lui « d’insurmontables contradictions ».


