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Tribune. Bien que la téléconsultation se soit imposée comme une réponse utile à la crise de notre système de santé, une question essentielle demeure aujourd’hui : résolvons-nous un problème, ou en créons-nous un nouveau ?
En France, les indemnités journalières liées aux arrêts maladie ont atteint plus de 10 milliards d’euros par an, en hausse continue. En parallèle, les contrôles menés par l’Assurance maladie montrent que plus de 30 % des arrêts analysés sont jugés non justifiés, et près de 500 médecins sont ciblés pour des pratiques de prescription atypiques.
Ces chiffres sans appel ne peuvent et ne doivent pas être ignorés. Ils révèlent un système sous tension fragilisé où certaines dérives ne sont plus marginales.
La santé ne peut pas être un produit d’appel
La téléconsultation connaît une croissance rapide : près de 69 millions d’actes réalisés entre 2020 et 2024, pour 1,7 milliard d’euros remboursés. Ce qui devait être un outil au service de l’accès aux soins devient, pour certains acteurs, un business très lucratif.
Des enquêtes récentes, comme le reportage de Capital, ont documenté des pratiques où l’acte médical devient un “produit” : consultations expédiées, arrêts de travail et prescriptions à la demande, modèles économiques fondés sur le volume, et “fidélisation” du patient. Ce phénomène n’est pas sans conséquences. Il fragilise la qualité des soins, met sous pression les professionnels de santé et alimente une dérive plus profonde : celle d’un système de santé où la solidarité nationale soutient, parfois, des pratiques discutables.
Il est urgent de prendre conscience des dérives de la téléconsultation consumériste, dont le coût pour la collectivité devient préoccupant.
Pour une téléconsultation éthique garante de la qualité du soin
Dans un environnement où les pratiques sont de plus en plus scrutées, et où la fraude à l’Assurance maladie a atteint 628 millions d’euros détectés en 2024, les acteurs du secteur n’auront bientôt plus d’autre choix que celui d’une pratique plus responsable : encadrement strict de la délivrance d’arrêts de travail, de certificats médicaux de convenance, et de facturation en dehors des règles fixées par l’Assurance maladie.
Ce choix est exigeant et à contre-courant des pratiques actuelles du secteur. Mais il est le seul compatible avec l’éthique du soin et permet d’éviter que la téléconsultation ne devienne un “drive à prescriptions”.
Au quotidien, cette pratique rigoureuse se traduit par moins d’ordonnances délivrées qu’en cabinet (environ – 20 %) et une décision médicale qui ne cède pas à la pression des attentes du patient. Parce que la responsabilité n’est pas une option : c’est un prérequis pour une médecine éthique et de qualité.
Pour une “slow” téléconsultation préservant la santé des soignants
Dans certains modèles de téléconsultation, la performance d’un service, et donc d’un médecin, se mesure au nombre de consultations réalisées. Le temps médical devient une variable d’ajustement et la santé mentale des professionnels de santé est mise à rude épreuve. Les soignants enchaînent et les patients défilent au détriment de l’éthique, de la qualité du soin et de la santé des praticiens. Parce que les patients ne doivent pas devenir des clients à satisfaire, les services de téléconsultation ne devraient pas imposer d’objectifs sur le volume : nombre d’appels à prendre, de patients à voir, ou de file d’attente de patients “à écouler”.
Une pratique de slow téléconsultation doit être adoptée, celle où les médecins sont encouragés à prendre le temps de prendre le temps, où le temps d’écoute a de la valeur, où les patients ne sont pas des “consommateurs” à fidéliser, et où les médecins ne sont pas des opérateurs et des prescripteurs d’ordonnances et d’arrêts de travail.
Préserver la santé mentale des soignants n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Dans un système sous tension où l’on demande toujours plus, toujours plus vite, la qualité des soins finit inévitablement par se dégrader.
Pour un accès aux soins facilité pour – vraiment – tous
L’innovation n’a de sens que si elle est accessible au plus grand nombre. En limitant l’accès à la téléconsultation au digital, le secteur favorise l’émergence d’une santé élitiste pensée pour les plus connectés, au détriment des autres.
C’est pourquoi des solutions simples et inclusives doivent devenir la norme : un service de téléconsultation accessible par téléphone pour les publics éloignés du numérique ; une équipe médicale disponible auprès des patients éloignés du soin, notamment ceux des établissements médico-sociaux (EHPAD, FAM, MAS, CPTS, centre de détention…), via la téléconsultation assistée ; et des dispositifs pensés pour les territoires sous-dotés, avec la possibilité d’utiliser des objets connectés pour la prise de constantes.
Accéder à un médecin ne devrait jamais dépendre de son âge, de son lieu de vie ou de sa maîtrise du digital. Obtenir une réponse médicale doit rester simple, accessible pour tous, et sans exception.
L’adoption d’une téléconsultation responsable ouvre un débat qui va au-delà de cette pratique et qui pose une question fondamentale : quelle place voulons-nous accorder aux logiques économiques dans notre système de santé ?
La télémédecine ne doit pas être pilotée uniquement par la croissance, où chaque acte devient une unité de production. Une alternative respectueuse et éthique est possible, et même rentable. À condition d’en faire le choix.


