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Le 30 mars 2026, à vingt-quatre heures du lancement officiel de la campagne annuelle, Sébastien Lecornu a annoncé l’identification de 700 000 foyers supplémentaires qui recevront le chèque énergie à partir du 1er mai. L’enveloppe totale atteint 600 millions d’euros pour 4,5 millions de bénéficiaires, soit un montant moyen de 153 euros par foyer.
Entre 2021 et 2024, le dispositif couvrait 5,6 à 5,7 millions de ménages. L’écart, plus d’un million de foyers, demeure après cette annonce de rattrapage. Dans le Projet annuel de performances du PLF 2026, le gouvernement mentionnait explicitement « près de 4 millions de bénéficiaires » comme objectif affiché pour l’année, soit une réduction de 30 % normalisée dans les documents budgétaires officiels.
Le calendrier de l’annonce mérite attention. La hausse des prix des carburants alimentait depuis plusieurs semaines une pression politique croissante. Le rattrapage de 700 000 foyers n’est pas précédé d’une révision du barème ni d’une modification législative du dispositif.
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Qui a droit au chèque énergie ?
Jusqu’en 2023, l’administration identifiait les bénéficiaires du chèque énergie à partir des données de la taxe d’habitation, qui recoupaient composition du foyer, revenus et adresse de résidence. La suppression de cette taxe sur les résidences principales a rendu ce repérage impossible.
La solution retenue par l’article 173 de la loi de finances pour 2025, précisée par un décret du 31 juillet 2025, repose désormais sur le croisement entre les données fiscales du titulaire du contrat d’électricité et le numéro de point de livraison du logement. Un seul contrat, un seul foyer fiscal. Les colocataires dont un seul membre est titulaire du contrat, les familles recomposées dont les enfants relèvent de foyers fiscaux distincts, les personnes hébergées chez un tiers sans contrat à leur nom : aucun de ces profils n’est visible dans le nouveau système.
La sénatrice Nadia Sollogoub (Nièvre, UC) a chiffré le résultat dans une question parlementaire : 5,7 millions de bénéficiaires identifiés en 2024, 3,8 millions en 2025, soit 1,9 million de foyers non identifiés automatiquement. La Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR) a résumé l’effet de la réforme en une formule : « En voulant le rendre plus simple, le gouvernement l’a rendu moins juste. »
97 % de non-recours
La campagne 2024 avait déjà servi d’avertissement. Environ un million de nouveaux bénéficiaires, non repérés automatiquement faute de données de taxe d’habitation, avaient été invités à effectuer une démarche active sur une plateforme en ligne. Le guichet a ouvert tardivement. Il a fermé le 31 décembre 2024. Au total, 173 958 chèques ont été émis sur ce million d’éligibles.
L’UNAF estimait, avant la fermeture du guichet, que 3 % seulement des bénéficiaires potentiels avaient obtenu leur aide. Taux de non-recours : supérieur à 97 %.
Pour la campagne 2025, la FNCCR et le CNAFAL évaluaient à « près de 2 millions » le nombre de foyers contraints à une démarche active, en ligne ou par courrier. Les profils les plus exposés à l’échec de cette démarche sont aussi les plus exposés à la précarité énergétique : personnes en situation d’illectronisme, ménages ruraux sans accès internet stable, individus ignorant leurs droits. Nadia Sollogoub l’a formulé dans sa question sénatoriale : « Pour les publics les plus précaires, ce processus est lourd, parfois impossible. »
277 euros en 2019, 277 euros en 2025
Le montant du chèque énergie n’a pas changé depuis la dernière revalorisation du barème en 2019 : entre 48 et 277 euros selon les revenus et la composition du foyer fiscal, avec un plafond de revenu fiscal de référence fixé à 11 000 euros par unité de consommation.
Sur la même période, le tarif réglementé de vente de l’électricité a progressé de 37 % à 42 % selon les profils de consommation. La facture de gaz pour une consommation type de 14 000 kWh a augmenté de plus de 600 euros par an. L’inflation générale, elle, a atteint 15,6 %, loin derrière ces hausses énergétiques. Deux coups de pouce exceptionnels ont été accordés, 100 euros supplémentaires en 2021, entre 100 et 200 euros en 2022, avant un retour au barème d’origine pour les campagnes 2023, 2024 et 2025.
La FNCCR et le CNAFAL réclament une revalorisation calée sur la hausse du TRVE depuis 2019, soit une augmentation minimale de l’ordre de 37 à 42 %. La Fondation Abbé Pierre va plus loin : elle demande un triplement du montant pour que l’aide retrouve une efficacité réelle face aux niveaux actuels de facturation. La loi de finances 2025 a par ailleurs supprimé la possibilité d’utiliser le chèque comme « chèque travaux » pour financer des rénovations énergétiques, réduisant encore le périmètre d’usage du dispositif.
36 % des ménages en difficulté de paiement
Le baromètre Énergie-Info 2025 du médiateur national de l’énergie, réalisé auprès de plus de 2 000 foyers, enregistre 36 % des ménages déclarant des difficultés à payer leurs factures d’énergie, contre 28 % l’année précédente. Parmi les bénéficiaires du chèque énergie spécifiquement, 59 % ont déclaré avoir souffert du froid durant l’hiver 2024-2025, soit près du double de la moyenne nationale (35 %).
Les interventions pour impayés ont atteint 1,25 million en 2024, un record, en hausse de 24 % par rapport à 2023 et de 79 % par rapport à 2019. En 2025, ce chiffre a légèrement reculé à 1,2 million, mais les limitations de puissance électrique ont continué d’augmenter : 948 000 en 2025, contre 937 000 en 2024.
Le retard de la campagne 2025 a eu une part directe dans ces chiffres. L’adoption tardive de la loi de finances, publiée en février 2025 au lieu de décembre 2024, a décalé l’envoi des chèques de six mois, du printemps à novembre. Conséquence mesurée : 35 % des bénéficiaires ont déclaré que ce retard avait généré des difficultés de paiement, et 10 % ont subi des coupures ou des réductions de puissance. Le médiateur national de l’énergie a demandé aux fournisseurs d’éviter toute coupure complète pour les ménages concernés.
Ce que le budget dit à voix basse
Les 654,6 millions d’euros inscrits en 2026 sur le programme 174 pour le chèque énergie représentent une hausse de 189,6 millions d’euros par rapport à 2025, mais l’enveloppe 2025 avait été drastiquement réduite, ce qui rend la comparaison peu significative. La Fondation Abbé Pierre note que les crédits alloués au dispositif dans le PLF 2026 restent en forte baisse par rapport aux niveaux antérieurs à la réforme.
Le bouclier tarifaire, en vigueur depuis 2021, a pris fin le 31 décembre 2024. Depuis le 1er février 2025, l’accise sur l’électricité est revenue à 33,70 euros par mégawattheure pour les ménages, réintégrant dans les factures une charge fiscale qui avait été suspendue. La baisse de 15 % du tarif réglementé de vente en février 2025 a partiellement compensé cette hausse, mais les petits consommateurs, studios et logements précaires, restent pénalisés par la hausse de l’abonnement.
Au 31 décembre 2025, le mécanisme ARENH, qui permettait aux fournisseurs alternatifs d’acheter de l’électricité nucléaire d’EDF à prix régulé, a disparu. Son successeur, le Versement Nucléaire Universel, fixe le prix de référence de l’électricité nucléaire à 70 euros par mégawattheure. En cas de nouvelle flambée des prix de marché, la protection des consommateurs sera mécaniquement moins forte qu’elle ne l’était sous l’ARENH.
MaPrimeRénov’ est suspendue depuis le 1er janvier 2026, après deux années de réduction budgétaire. La France compte encore 3,9 millions de passoires thermiques en résidence principale au 1er janvier 2025, classes F et G du diagnostic de performance énergétique. Sans rénovation, leurs occupants resteront exposés à des factures élevées indépendamment de toute aide à la facture.
L’instabilité politique depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024 a directement produit le retard d’adoption du budget 2025, qui a lui-même décalé la campagne de six mois. Le chèque énergie exige plusieurs mois d’anticipation sur les fichiers administratifs pour fonctionner correctement. Cette contrainte technique s’accommode mal des crises parlementaires à répétition.


