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Présentée en Conseil des ministres le 8 avril, l’actualisation de la loi de programmation militaire entérine ce que Paris avait repoussé depuis un an : cinq milliards d’euros à financer seul, pour un programme dont le premier appareil ne sera pas livré avant 2033 et dont le moteur n’est pas encore budgété.
Dans les 413 milliards d’euros que couvre la loi de programmation militaire actualisée sur la période 2024-2030, soit 40 % de plus que la précédente, figurent 11,7 milliards consacrés au programme Rafale, dont plus de 4 milliards spécifiquement fléchés vers le développement du standard F5. Nulle part il n’est fait mention d’un partenaire financier. Les Émirats arabes unis, qui devaient en couvrir 3,5 milliards sur une facture totale d’environ cinq milliards, ne sont plus dans l’équation.
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Rafale : plus il gagne, plus il dérange
Le budget de la mission Défense atteint 57,1 milliards d’euros hors pensions pour 2026, en hausse de 6,7 milliards par rapport à 2025. Ces 40 milliards supplémentaires sur sept ans ne comblent pas l’écart laissé par Abu Dhabi. En interne, la solution retenue a une formule : « étaler la confiture sur la tartine ». Les livraisons du F5, dont la réalisation est officiellement lancée en 2026 pour un premier exemplaire attendu en 2033, seront décalées dans le temps, le financement étalé sur une durée plus longue. Une pratique connue au sein des armées françaises pour absorber les insuffisances de crédits, mais qui désynchronise les programmes.
Ce que l’apport émirien aurait permis, au-delà du seul F5, est précisément documenté en creux : réduire l’« édredon dans la valise », le terme maison pour désigner l’excès de programmes par rapport à l’enveloppe disponible, et sécuriser des coopérations déjà engagées comme le SCAF ou l’Eurodrone. Le texte soumis au Parlement ne règle aucun de ces points.
Abu Dhabi : la visite qui a tout cassé
Fin décembre 2024, Emmanuel Macron se rend à Abu Dhabi. La visite devait trancher plusieurs mois de négociations difficiles sur le cofinancement du F5. Cheikh Mohamed bin Zayed reçoit le président français avec de longs reproches. Les deux chefs d’État ne sont pas sur la même longueur d’onde. La rencontre se passe très mal.
Pendant plusieurs mois, le dossier avait piétiné sur un point précis. Paris proposait aux Émirats une association au développement du programme en échange de leur participation financière. Abu Dhabi voulait un accès étroit aux technologies développées, notamment dans le domaine de l’optronique. La France, après l’avoir envisagé, a refusé de partager ces secrets industriels et militaires. Abu Dhabi a tiré la conclusion qui s’imposait à ses propres termes : pas de milliards sans retour technologique.
De retour à Paris, Macron a répercuté son agacement sur le ministère des Armées. La Direction générale de l’armement et l’état-major des armées ont été directement ciblés, jugés responsables d’une gestion défaillante du dossier. Plusieurs sources proches des négociations évoquent un soupçon d’arrogance française dans la conduite du dossier comme facteur décisif dans la décision d’Abu Dhabi.
Le moteur sans ligne budgétaire
Le M88 T-REX a été lancé officiellement au Salon du Bourget en juin 2025. Développé par Safran, ce réacteur porte la poussée à 9 tonnes avec postcombustion, près de 20 % de plus que le M88 actuel.
Le rapport du Sénat sur le projet de loi de finances 2026 le qualifie d’« indispensable » au standard F5 et note explicitement que les crédits nécessaires n’y figuraient pas. Quelques dizaines de millions d’euros ont été dégagés pour financer les études préliminaires. Le financement complet du programme reste à sécuriser. Le programme le plus ambitieux de l’aviation de combat française repose sur un moteur dont le budget n’est pas bouclé, dans une loi de programmation qui ne prévoit pas de hausse des formats.
Le SCAF recule, le F5 avance
Les négociations entre Dassault Aviation et Airbus, associant la France, l’Allemagne et l’Espagne, sont dans l’impasse sur le partage industriel et la propriété intellectuelle du Système de combat aérien du futur. En septembre 2025, Paris a explicitement menacé d’agir seul si aucun accord n’était trouvé. Dassault et plusieurs analystes de défense font désormais valoir que le tandem Rafale F5 et drone de combat embarqué couvre fonctionnellement ce que le SCAF était censé produire, avec plusieurs années d’avance sur le calendrier initial.
L’absence de cofinancement émirien fragilise aussi la capacité à tenir les coopérations parallèles. L’Eurodrone figure parmi les programmes dont l’équilibre dépendait, au moins partiellement, de la marge budgétaire que 3,5 milliards d’euros abondés par Abu Dhabi auraient permis de dégager.
Abu Dhabi ne dit pas non pour toujours
Le premier Rafale F4 produit pour les Émirats a été présenté le 29 janvier 2025 à Istres. Les premières livraisons à la force aérienne émirienne sont prévues fin 2026. Sur les 80 appareils commandés dans le cadre du contrat de 16 milliards d’euros signé en 2021, les livraisons s’échelonneront jusqu’en 2031.
Dassault Aviation a livré 26 Rafale toutes destinations confondues en 2025, dépassant son objectif initial de 25, pour un chiffre d’affaires record de 7,4 milliards d’euros. Ce flux commercial entretient le lien industriel entre les deux pays. Plusieurs sources estiment qu’après 2027, les Émirats pourraient revenir participer au financement du programme F5.


