Ubisoft, le jeu vidéo à la française au bord du gouffre

Fermetures de studios, milliers de suppressions de postes, franchises en échec : le groupe breton Ubisoft traverse en 2026 une crise financière et créative sans précédent depuis sa fondation.

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Le 22 janvier 2026, l’action Ubisoft s’est effondrée de 39,83 % en une seule séance, sa pire journée boursière depuis la fondation du groupe. Derrière ce chiffre, une question que personne dans l’industrie n’élude plus : le groupe breton a-t-il encore les moyens de jouer dans la cour des grands ?

Six jeux à la poubelle

Le matin du 22 janvier, Yves Guillemot, PDG et cofondateur d’Ubisoft, a publié un communiqué en trois points : six jeux arrêtés, sept autres reportés, plusieurs studios fermés. Parmi les victimes, le remake de Prince of Persia : The Sands of Time, un projet déjà repoussé une première fois en 2023. La direction n’a pas communiqué la liste des titres annulés.

La brutalité comptable de l’annonce a immédiatement pesé sur les marchés. Annuler un jeu triple A, ce n’est pas effacer une ligne de budget : des années de développement se transforment en charges immédiates. Les six annulations ont entraîné une dépréciation accélérée de 650 millions d’euros. Frédéric Rozier, co-responsable de la gestion de portefeuille chez Mirabaud, y voit un « vrai reset » : des années de travail et des budgets comparables à ceux de grosses productions cinématographiques partis en pertes sèches.

Ce plan s’inscrit dans une série de retraits qui s’accélère. En 2024, le studio de San Francisco avait fermé. En janvier 2026, ceux d’Halifax et de Stockholm ont suivi. En mars 2026, Red Storm Entertainment, fondé en 1996 par Tom Clancy lui-même en Caroline du Nord, à l’origine de Rainbow Six et de Ghost Recon, a cessé tout développement de jeux. Cent cinq postes supprimés. Le studio survit comme support technique interne.

Depuis 2022, plus de 3 000 postes ont été supprimés à l’international. Le nouveau plan prévoit 200 millions d’euros d’économies supplémentaires d’ici 2028, portant le total des coupes à 500 millions depuis le début des ajustements.

Un milliard de pertes en vue

Les résultats de l’exercice 2024-2025, clos fin mars 2025, ont posé les chiffres : perte nette de 159 millions d’euros, chiffre d’affaires en recul de 17,5 % à 1,90 milliard d’euros, perte opérationnelle ajustée de 15,1 millions d’euros. L’exercice précédent affichait un bénéfice opérationnel de 401,4 millions d’euros.

L’exercice en cours est plus sévère encore. La direction anticipe une perte opérationnelle d’environ un milliard d’euros et un free cash-flow négatif compris entre 400 et 500 millions d’euros.

Le titre Ubisoft a perdu 90 % de sa valeur en cinq ans. À son sommet, en août 2018, il s’échangeait à plus de 95 euros. Au 1er avril 2026, il cotait 3,89 euros, soit une capitalisation boursière d’environ 520 millions d’euros. Un nouveau plancher à cinq ans a été touché le 9 mars 2026, à 3,755 euros. Entre 2015 et 2019, le groupe enchaînait les bénéfices nets annuels supérieurs à 100 millions d’euros.

Un mouvement discret, mais significatif : Goldman Sachs a franchi le seuil de 5 % puis de 7,77 % du capital d’Ubisoft entre janvier et mars 2026, déclarant chaque fois ses participations à l’AMF. L’intention n’a pas été précisée.

Shadows ne suffit pas

Le 20 mars 2025, Assassin’s Creed Shadows est sorti. Trois millions de joueurs en une semaine. Premier jeu le plus vendu en Europe parmi les nouveautés de 2025, deuxième aux États-Unis selon le cabinet Circana. Sur les neuf premiers mois de l’exercice 2025-2026, les net bookings du titre ont progressé de presque deux fois sur un an, selon la direction. Anno 117 : Pax Romana, lancé le 13 novembre 2025, a multiplié par quatre les net bookings de sa franchise sur la même période. Sur l’ensemble de l’année 2025, Ubisoft a comptabilisé 130 millions d’utilisateurs uniques sur consoles et PC.

Ces chiffres n’ont pas suffi. Star Wars Outlaws, sorti à l’été 2024, n’a pas atteint ses objectifs commerciaux. XDefiant, jeu-service lancé en mai 2024, a été abandonné six mois après son lancement. Deux échecs qui ont absorbé une partie des gains de Shadows et creusé le recul de 17,5 % du chiffre d’affaires annuel.

Le piège des franchises

Un entrepreneur rennais, ancien développeur chez Ubisoft qui a requis l’anonymat, estime que la dépendance aux grosses franchises bloque toute prise de risque : les investisseurs privilégient un énième Assassin’s Creed qui assure un succès honorable, mais ce succès ne suffit plus à faire tourner un groupe de cette taille.

Les licences Star Wars et Avatar, deux franchises à forte notoriété mondiale, n’ont pas converti leur potentiel en succès commercial. XDefiant s’est ajouté à la liste des jeux-service avortés dans un marché que Fortnite continue de dominer sans partage.

Le retard mobile aggrave le tableau. Le marché des jeux sur smartphone représente aujourd’hui plus de 50 % des revenus mondiaux du secteur, davantage que l’ensemble des consoles réunies. Ubisoft avait fondé Gameloft dans les années 2000, mais a cédé la filiale à Vivendi en 2016 sans en avoir exploité le potentiel à l’âge d’or du mobile.

Les coûts de production pèsent sur toute l’industrie : les technologies embarquées dans les jeux triple A ont fait exploser les budgets de développement. Mais chez Ubisoft, la taille de l’organisation amplifie le problème. Le même ancien développeur décrit un groupe au savoir-faire réel, devenu trop gros et trop vertical pour changer de cap à temps.

Tencent dans la place

L’accord a été annoncé en mars 2025 et finalisé le 20 novembre. Une nouvelle filiale, baptisée Vantage Studios, a été lancée le 30 septembre 2025. Elle regroupe les équipes travaillant sur Assassin’s Creed, Far Cry et Rainbow Six dans six studios : Montréal, Québec, Sherbrooke, Saguenay, Barcelone et Sofia, soit plus de 2 300 développeurs. Elle est dirigée par Charlie Guillemot, fils du PDG Yves Guillemot, et Christophe Derennes.

Tencent y détient une participation économique de 26,32 % pour un apport de 1,16 milliard d’euros, valorisant Vantage Studios à 3,8 milliards d’euros en valeur d’entreprise pre-money. Ubisoft conserve l’intégralité du contrôle opérationnel et consolide la filiale à 100 %.

Le pacte d’associés contient deux clauses à surveiller. Tencent est tenu de conserver sa participation au moins cinq ans, sauf changement de contrôle d’Ubisoft. Si un acquéreur approuvé par le conseil d’administration prenait le contrôle du groupe, Tencent pourrait être racheté au prix du marché. En cas de refus d’Ubisoft, Tencent pourrait forcer la vente.

À l’époque de la tentative de prise de contrôle par Vincent Bolloré, Yves Guillemot avait bénéficié d’un soutien massif des actionnaires et des salariés. Jérémy Fourmaux, représentant syndical et directeur technique au sein des équipes d’Ubisoft Bordeaux, juge cette base de soutien aujourd’hui très érodée.

Piquets de grève de Montpellier à Saint-Mandé

Du 10 au 12 février 2026, les syndicats ont appelé à la grève sur l’ensemble des sites français d’Ubisoft, une quinzaine d’entités. À Saint-Mandé, Lyon-Villeurbanne, Bordeaux et Montpellier, des piquets se sont formés. Clément Montigny, développeur online au studio de Montpellier et délégué du syndicat des travailleurs du jeu vidéo, a chiffré à 1 200 le nombre de grévistes sur les trois jours. La CGT a qualifié le plan de mépris total du dialogue social.

Parallèlement, une rupture conventionnelle collective portant sur jusqu’à 200 postes a été lancée au siège de Saint-Mandé, les studios n’étant pas concernés selon le porte-parole Emmanuel Carré.

Le grief ne se limite pas aux suppressions de postes. La fin du télétravail, la direction ayant imposé trois jours de présentiel par semaine dès 2024, reste un point de friction. Montigny décrit des équipes de développement déstabilisées par des directives stratégiques changeantes imposées tous les six mois par le sommet du groupe. Fourmaux, lui, signale une crainte nouvelle sur le terrain : une mise en concurrence entre studios qui ne s’était jamais exprimée auparavant.

Creative Houses, Rayman et Netflix

La nouvelle organisation s’articule autour de cinq unités baptisées Creative Houses, spécialisées par franchise. La direction les présente comme un outil de prise de décision plus rapide et de décentralisation créative. Le détail, quels studios, quelles franchises, quelle gouvernance, n’a pas été rendu public.

Le 13 février 2026, Ubisoft a sorti Rayman : 30th Anniversary Edition, une compilation à 19,99 euros incluant cinq versions du jeu original, 120 niveaux bonus et un documentaire interactif. Une production à coûts limités, adossée à une IP propriétaire.

Sur le terrain des adaptations, une série live-action Assassin’s Creed est en cours de production pour Netflix. Le feu vert a été donné en juillet 2025. Le tournage a démarré en Italie en mars 2026. La sortie n’est pas envisagée avant mi-2027 au plus tôt.

Electronic Arts a procédé à des suppressions de postes en mai 2025 puis en mars 2026, y compris dans les équipes de Battlefield 6, malgré le succès record du titre. Mais là où EA et Microsoft opèrent des coupes ciblées, Ubisoft absorbe une perte opérationnelle d’un milliard d’euros sur le seul exercice en cours. Le porte-parole Emmanuel Carré fait valoir que le groupe possède ses marques en propre, un avantage que beaucoup de studios n’ont pas. La question est de savoir s’il a encore les moyens de les exploiter à l’échelle qui était la sienne.



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