Spatial : Paris et Tokyo s’allient contre les États-Unis

Propulsion à l'iode, lasers sol-satellite, surveillance orbitale : à Tokyo, le spatial français a multiplié les contrats avec le Japon, unis par une même volonté d'autonomie face à Washington.

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En marge de la visite officielle d’Emmanuel Macron à Tokyo, une dizaine d’entreprises françaises du secteur spatial ont signé contrats et partenariats avec des homologues japonais. Derrière la séquence diplomatique, deux puissances moyennes cherchent à peser face à la domination américaine sur l’orbite basse.

Christophe Bruneau a signé à Tokyo, le jour même de sa prise de fonction à la tête d’ArianeGroup, un accord de coopération avec IHI Aerospace pour l’installation d’une station optique de surveillance spatiale au Japon. Le nouveau directeur général du groupe franco-allemand, vétéran de Safran Aircraft Engines où il dirigeait la division moteurs militaires, était de la délégation présidentielle conduite par Emmanuel Macron pour sa première visite entièrement consacrée aux relations bilatérales avec Tokyo, son quatrième déplacement dans l’archipel. Une soixantaine d’accords étaient attendus lors de ce voyage, couvrant le spatial, le nucléaire civil, le quantique et la défense.

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La station négociée par ArianeGroup viendra compléter Helix, son réseau mondial de surveillance spatiale, qui comptait début 2026 une cinquantaine de capteurs répartis sur une vingtaine de sites. Le réseau détecte et caractérise les objets sur toutes les orbites, des plus basses jusqu’aux trajectoires cis-lunaires, et fonctionne en alerte permanente pour les opérateurs civils et militaires. Le ministère des Armées avait renouvelé sa confiance à ArianeGroup pour ce service en juin 2024, dans le prolongement d’un contrat en place depuis 2017.

Ane Aanesland, à la tête de ThrustMe, a signé pour sa part un contrat portant sur la propulsion de 40 satellites japonais, pour un montant supérieur à 10 millions d’euros. Look Up Space a annoncé un partenariat stratégique avec le japonais Spacedata pour déployer une plateforme nationale de surveillance orbitale. Au total, une quarantaine d’entreprises françaises, dont une large part issue du NewSpace, ont fait le déplacement avec le Medef International et l’Alliance NewSpace France.

L’orbite, un angle mort japonais

L’Agence spatiale européenne recensait en 2025 plus de 40 000 objets en orbite, dont plus de 11 000 satellites actifs, soit environ 5 000 de plus qu’en 2024. En 2024 seulement, 2 830 satellites ont été mis en orbite, dont 1 982 appartenant au seul réseau Starlink de SpaceX. Au-delà des objets catalogués, on estime à plus d’un million le nombre de débris de taille centimétrique, chacun capable de détruire un satellite à 28 000 km/h.

Pour suivre ces objets, le Japon dépend aujourd’hui largement des États-Unis. Look Up Space met en avant cette dépendance pour justifier son accord avec Spacedata : la plateforme Synapse, qui fusionne des données radar issues du système Sorasys avec des capacités de simulation et de jumeaux numériques, « ambitionne de renforcer l’autonomie et la sécurité spatiale du Japon », a indiqué la start-up toulousaine.

La Force aérienne d’autodéfense japonaise a réorganisé son unité spatiale en mars 2026 en un Space Operations Group, avec un objectif d’environ 880 personnels. Cette structure doit évoluer vers un Space Operations Command dès l’exercice budgétaire 2026, tandis que la JASDF elle-même devrait être rebaptisée Aerospace Self-Defense Force. Un officier de liaison japonais sera détaché au Commandement de l’Espace français, accord signé lors de cette même visite. Le quatrième Dialogue global sur l’espace franco-japonais s’était tenu le 15 janvier 2026 à Tokyo.

« La France et le Japon entretiennent une coopération bilatérale historique, fondée sur une ambition commune d’autonomie dans le spatial », a indiqué Samuel Mamou, directeur de l’Alliance NewSpace France, qui a accompagné la délégation.

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L’iode contre le xénon

ThrustMe fabrique des moteurs pour satellites. Pas avec du xénon ni du krypton, les gaz rares qu’utilise l’industrie depuis trente ans, de plus en plus coûteux et dont les approvisionnements se tendent. Avec de l’iode.

Ane Aanesland, physicienne des plasmas à l’origine de la technologie, a fondé la start-up sur ce pari. L’iode présente une densité de stockage près de trois fois supérieure à celle du xénon. Il se conserve sous forme solide, ce qui permet d’entreposer des satellites assemblés et prêts à lancer sur de longues périodes, une option directement pertinente pour des applications militaires, où la capacité à mettre en orbite rapidement des actifs de remplacement peut être décisive. Non pressurisé, il améliore la manoeuvrabilité des satellites pour changer d’orbite ou de trajectoire.

Le Japon est l’un des plus grands exportateurs mondiaux d’iode, et ses industriels du spatial négocient depuis plusieurs années des sources d’approvisionnement alternatives au xénon. Le contrat signé à Tokyo porte le carnet de commandes de ThrustMe à 350 satellites. En novembre 2024, l’ONERA, ThrustMe et Airbus Defence and Space ont lancé le projet IPISC, soutenu par l’ESA et le CNES, pour étendre la propulsion à l’iode aux satellites de plus de 500 kilogrammes, segment aujourd’hui hors de portée de la technologie. ThrustMe travaille par ailleurs sur les satellites de Lockheed Martin et contribue au projet Toutatis, démonstration centrale du programme ARES du Commandement de l’Espace, qui met en jeu des satellites militaires manœuvrants pour surveiller et contrer des menaces en orbite. La production de l’usine de Verrières-le-Buisson, dans l’Essonne, doit doubler cette année.

Lasers, antennes, données : trois maillons

Cailabs, start-up bretonne de 120 personnes qui réalise 80 % de son activité à l’export, propose des liaisons laser entre satellites et stations au sol atteignant 10 gigabits par seconde, insensibles au brouillage électromagnétique. En septembre 2025, elle a bouclé une levée de 57 millions d’euros, dont 37 millions apportés par la Banque européenne d’investissement, aux côtés de Definvest, NewSpace Capital et du Fonds EIC, pour porter sa capacité industrielle à 50 stations sol optiques par an d’ici 2027.

Skynopy loue du temps d’antenne à des opérateurs satellitaires sur un réseau de 18 stations qu’elle opère à fin 2025, un modèle que ses fondateurs résument eux-mêmes par la formule « Airbnb des antennes ». La start-up a annoncé en mars 2026 une levée de 3,1 millions d’euros et vise l’ouverture de stations à La Réunion et Saint-Pierre-et-Miquelon en 2026. En septembre 2025, elle s’est alliée à Eutelsat sur le projet AKAR, premier réseau mondial de transmission de données satellitaires en quasi-temps réel, prévu pour 2027.

Look Up Space, fondée fin 2022 à Toulouse, avait levé 50 millions d’euros en juin 2025, l’une des plus importantes levées de Série A de la SpaceTech européenne, portant son total à plus de 80 millions d’euros depuis sa création.

Sahar au pied du Fuji

L’OSINT voyage aussi. Sahar, spécialiste de l’analyse de renseignement en sources ouvertes, fondé par Antoine Franz et Gauthier Schweitzer, a conclu un accord avec Constella Security, partenaire japonais, pour proposer ses outils aux organes étatiques japonais. La start-up compte une centaine de salariés, appuie plusieurs ministères régaliens français, et ses systèmes ont été déployés lors des Jeux olympiques de Paris 2024 pour détecter en temps réel des campagnes de désinformation et des menaces physiques.

Le marché japonais exige de passer par des relais locaux. Constella Security disposera de l’exclusivité des outils Sahar sur le territoire, une première étape avant une implantation directe. Incubée à la Cyber Defense Factory de Rennes, Sahar se développe simultanément à Singapour : un partenariat avec la DSTA singapourienne, équivalent local de l’Agence de l’innovation de défense, a débouché en novembre 2025 sur le lancement d’une Phase 2 de 13 mois portant sur des solutions d’IA appliquées à l’OSINT numérique.

16 milliards et une doctrine

Ces contrats s’appuient sur un cadre budgétaire défini quatre mois plus tôt. Le 12 novembre 2025, Emmanuel Macron a présenté la Stratégie nationale spatiale française 2025-2040 lors de l’inauguration des nouvelles installations du Commandement de l’Espace à Toulouse. Le texte prévoit plus de 16 milliards d’euros pour le spatial civil d’ici 2030, et 4,2 milliards supplémentaires pour le spatial militaire sur la période 2026-2030, en complément des 6 milliards déjà programmés. Les premiers satellites patrouilleurs Orbit Guard, destinés à surveiller, inspecter et neutraliser des menaces en orbite, doivent être déployés dès 2027.

Macron quitte Tokyo pour Séoul le 3 avril, où commence une visite d’État de deux jours marquant le 140e anniversaire des relations diplomatiques franco-coréennes. Un 5e Forum Spatial France-Corée s’était tenu le 27 octobre 2025 à Séoul, co-organisé par le CNES et la KASA coréenne.



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