Comment la Chine détruit l’industrie allemande

Voitures, machines-outils, batteries, chimie : un rapport officiel français mesure comment Pékin cible méthodiquement le cœur productif de l'Europe, secteur après secteur.

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Depuis 2023, l’Allemagne a supprimé 240 000 postes dans son industrie manufacturière. Ce chiffre, issu des statistiques fédérales de DeStatis et cité dans un rapport du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan publié en février 2026, résulte de la somme de décisions dispersées, prises usine par usine, dans l’automobile, la chimie, les machines-outils, les équipements industriels.

Le rapport, rédigé par Thomas Grjebine du CEPII, Pacôme Lefebvre et Mattéo Torres, couvre l’ensemble des vingt-sept pays de l’Union européenne et croise des données de commerce international issues de la base BACI avec des auditions sectorielles conduites entre novembre 2025 et janvier 2026 auprès d’industriels européens. Sa méthode est inédite : pour chaque pays et chaque secteur, elle mesure simultanément l’exposition aux exportations chinoises sur les marchés tiers et la pénétration chinoise sur le marché intérieur européen. Les deux fronts bougent en même temps. En Allemagne, 32 % des exportations sont déjà directement menacées sur les marchés tiers. Les secteurs représentant près de 70 % de la valeur ajoutée manufacturière nationale subissent une progression anormale des importations chinoises à domicile.

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L’excédent automobile allemand, de deux à un

Avant la crise sanitaire, l’Allemagne exportait environ deux millions de voitures de plus qu’elle n’en importait chaque année. Ce chiffre est tombé à environ un million aujourd’hui. Dans le même intervalle, la Chine est passée d’un solde commercial automobile déficitaire à un excédent de sept millions de véhicules, devenant le premier exportateur mondial en volume.

Ce basculement est documenté dans le rapport à partir des données de Sander Tordoir et Brad Setser publiées en 2025. Il s’accompagne d’une recomposition brutale du marché chinois lui-même : en janvier 2025, les constructeurs chinois détenaient 67 % des ventes de véhicules légers dans leur propre pays, contre 36 % en janvier 2019. Les constructeurs allemands ont perdu près de dix points de parts de marché sur la même période, de 23 % à 14 %, selon les données de la Fédération des industries des équipements pour véhicules (FIEV) citées dans le rapport. Plus de 70 % des exportations automobiles françaises sont désormais dirigées vers des marchés où elles affrontent une pression concurrentielle chinoise élevée ou très élevée. Pour l’Allemagne, cette proportion atteint environ un tiers des exportations du secteur.

30 % à 40 % d’écart de coûts, à qualité comparable

Les industriels européens auditionnés entre novembre 2025 et janvier 2026 donnent tous, selon les auteurs du rapport, la même fourchette : les producteurs chinois fabriquent à des coûts inférieurs de 30 % à 40 % à qualité équivalente, parfois davantage. Dans la robotique industrielle et certains composants mécaniques, l’écart dépasse 60 %. Ces estimations convergent avec celles de Goldman Sachs, qui a documenté en septembre 2025 des écarts de prix comparables sur dix grandes catégories de biens manufacturés, des batteries aux excavateurs en passant par les poids lourds.

Les auteurs du rapport citent, sous couvert d’anonymat, un représentant du secteur pharmaceutique européen : « Il y a encore quelques années, les phases de développement et de lancement commercial intervenaient prioritairement en Europe et aux États-Unis, avant d’être transférées vers la Chine. Aujourd’hui, un nombre croissant de produits sont développés et lancés en Chine en premier. » Dans l’aéronautique et les systèmes de défense, un autre acteur auditionné a indiqué que le rattrapage chinois « suit une trajectoire comparable à celle observée dans l’automobile » et que les concurrents chinois « avancent à une vitesse très élevée ». Dans le nucléaire, les mêmes auditions font état d’un écart de productivité saisissant : les acteurs chinois seraient capables de construire des réacteurs « jusqu’à quatre fois plus rapidement et à des coûts jusqu’à quatre fois inférieurs, à qualité et niveau de sécurité du travail comparables ».

Ces écarts ne résultent pas d’un simple différentiel de salaires. Le rapport identifie un système cohérent : capital subventionné via le secteur bancaire public, foncier industriel attribué à des prix nettement inférieurs aux prix de marché, prix de l’électricité industrielle 50 % à 100 % plus bas qu’en Europe selon les secteurs, signal carbone six à sept fois plus faible que dans l’EU ETS, et sous-évaluation du renminbi estimée à 20-25 % par plusieurs études récentes convergentes, dont Brookings (mars 2025) et Goldman Sachs (décembre 2025). Les subventions publiques chinoises atteignent désormais 4,5 points de PIB, contre 2,2 points en moyenne dans l’Union européenne, selon le FMI.

De 29 % à 100 % en quinze ans

En 2007, 29 % des avantages comparatifs révélés de l’Allemagne se situaient dans des secteurs exposés à une forte pression concurrentielle chinoise sur le marché intérieur. En 2018, cette proportion avait grimpé à 41,9 %. En 2023, elle atteint 100 % : la totalité des dix principaux avantages comparatifs allemands se trouvent désormais dans des secteurs où la Chine exerce une pression élevée ou très élevée, selon les calculs des auteurs sur données Eurostat et BACI.

La France suit la même trajectoire avec un décalage : 0 % en 2007, 59,4 % en 2018, 69 % en 2023. Dans les machines-outils, la Chine dépassait déjà l’Allemagne en valeur absolue des exportations au milieu des années 2010. Dans les batteries, deux vagues se succèdent : une première exposition aux années 2000 sur les segments standardisés, puis une accélération brutale à partir de 2018-2019 qui touche l’ensemble des marchés d’exportation. Le rapport note qu’en 2023, la Chine dépasse les exportations françaises de batteries sur une « très large majorité des marchés », y compris pour des écarts très élevés.

La Slovaquie à 80 %, la Tchéquie à 78 %

L’Allemagne n’absorbe pas le choc seule. Les pays d’Europe centrale et orientale, structurellement intégrés à ses chaînes de valeur en tant que sous-traitants, subissent une exposition encore plus élevée. En Slovaquie, 80,9 % de la production manufacturière se situent dans des secteurs caractérisés par une montée en puissance anormalement forte des importations chinoises sur le marché intérieur. En Tchéquie, ce taux est de 78,4 %. En Slovénie, 67,1 %. En Hongrie, 59,4 %. En Italie, 59,2 %.

Ces chiffres, calculés à partir des données Eurostat et BACI, ne décrivent pas des destructions déjà actées : ils mesurent la part de la base industrielle nationale qui, en l’absence de changement de trajectoire, se retrouvera exposée à une concurrence que les industriels eux-mêmes jugent insoutenable. Le rapport estime qu’à l’échelle de l’Union, 55 % de la production manufacturière pourraient se trouver dans cette situation à moyen terme. Aux États-Unis, où la destruction créatrice a produit six entreprises valorisées à plus de mille milliards d’euros depuis cinquante ans, aucun groupe équivalent n’a émergé en Europe sur la même période, selon le rapport Draghi de septembre 2024, cité par les auteurs. Les gains de productivité européens restent concentrés dans les industries traditionnelles, automobile, équipements de transport, pharmacie, précisément celles que Pékin cible en priorité.

Le solaire, comme répétition générale

Au début des années 2000, l’Europe représentait plus de la moitié des capacités installées mondiales de production de panneaux photovoltaïques. En 2012, Bruxelles ouvrait une enquête antidumping contre les fabricants chinois. En 2013, un accord sur un prix plancher était conclu. À ce stade, la base productive européenne était déjà démantelée. Aujourd’hui, la Chine détient plus de 80 % des parts de marché dans tous les segments de la filière solaire, selon les données du Fraunhofer Institute for Solar Energy Systems.

Ce précédent est analysé en détail dans une annexe du rapport du HCSP. Les auteurs en tirent trois enseignements explicites. Lorsque les écarts de coûts atteignent ce niveau à qualité comparable, les sorties de marché ne sont ni graduelles ni réversibles. Une réponse tardive n’enraye pas la dynamique : elle renchérit les prix pour le consommateur sans préserver la production nationale. Et le délai entre la montée en puissance chinoise et la marginalisation définitive des concurrents européens peut se réduire à quelques années. Dans la chimie de base, les auditions menées par les auteurs décrivent déjà une situation proche : les volumes de capacités européennes jugées menacées ont doublé en un an, passant d’environ 11 millions à près de 20 millions de tonnes.

30 % de droits ou dévaluation de l’euro : les deux scénarios

Les instruments dont dispose aujourd’hui Bruxelles, droits antidumping, mesures antisubventions, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, présentent une limite commune : ils sont conçus produit par produit, déclenchés après constat de préjudice, et leurs délais d’instruction sont incompatibles avec la vitesse des chocs concurrentiels documentés. En 2024, sur les 191 mesures antidumping et antisubventions en vigueur dans l’Union européenne, 85 visaient la Chine. Ce chiffre mesure à la fois l’intensité du problème et l’inadaptation de la réponse.

Le rapport du HCSP pose deux options de rupture. La première consiste à instaurer un niveau de protection équivalent à un droit de douane généralisé d’environ 30 % vis-à-vis de la Chine, fondé sur l’article XIX du GATT, clause de sauvegarde, ou l’article XXI, exception de sécurité nationale, dont l’usage s’est élargi depuis les mesures américaines sur l’acier et l’aluminium à la fin des années 2010. Les auteurs précisent eux-mêmes que 30 % ne compenserait que partiellement l’écart de compétitivité : pour un différentiel de coûts de 40 %, un droit compensatoire pleinement efficace devrait atteindre 67 %.

La seconde option est une dépréciation de l’euro de 20 % à 30 % face au renminbi, sur le modèle de l’accord du Plaza de 1985, par lequel les États-Unis avaient obtenu une dépréciation coordonnée du dollar sous la menace explicite de mesures unilatérales. Le rapport rappelle que le Japon, alors fortement dépendant de ses exportations, avait accepté cet accord sous la contrainte d’un rapport de force structuré. La question du change figure à l’agenda de la présidence française du G7, ce qui donne à l’option une résonance politique immédiate. Mais sa mise en œuvre se heurte à un obstacle institutionnel précis : la politique de change n’est pas un objectif autonome de la Banque centrale européenne, qui ne peut la mobiliser qu’à titre auxiliaire dans le respect de son mandat de stabilité des prix.

Les deux scénarios convergent vers une même logique opératoire que le rapport appelle « escalate to negotiate » : construire un rapport de force crédible pour contraindre Pékin à négocier globalement sur les surcapacités, les subventions et l’accès réciproque aux marchés. Cette stratégie a un coût à court terme assumé, renchérissement des importations, pression transitoire sur le pouvoir d’achat, que les auteurs proposent de compenser par les recettes douanières, via des mécanismes ciblés vers les ménages les plus précaires et les secteurs les plus dépendants des intrants chinois.

Elle a aussi une condition sine qua non : une position unifiée des vingt-sept États membres, dans un contexte où les investissements chinois concentrés dans certains pays périphériques, Espagne, Hongrie, pays passerelles comme le Maroc et la Turquie, créent des intérêts économiques divergents au sein même de l’Union.



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