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Le 30 mars au matin, Donald Trump a menacé de détruire l’île de Kharg si le détroit d’Ormuz n’était pas rouvert « rapidement ». Kharg, c’est la plateforme par laquelle transite 90 % des exportations pétrolières iraniennes. La menace a été formulée alors que le baril de Brent venait de clôturer à 115,85 dollars la veille, soit 43,85 dollars de plus qu’au 27 février, la veille des frappes américano-israéliennes sur l’Iran. En France, le gazole s’affichait ce même 26 mars à 2,215 euros le litre. Le SP95-E10 à 1,985 euro.
Le 9 mars, le gazole avait franchi les 2 euros pour la première fois depuis l’été 2022. Il lui avait fallu dix jours.
L’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles (IFPEN) a publié son tableau de bord le 30 mars. Conclusion : « le scepticisme demeure quant à la probabilité d’un cessez-le-feu à court terme ».
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Le goulet par lequel passe un cinquième du pétrole mondial
Le 10 mars, les Gardiens de la Révolution ont annoncé qu’ils ne laisseraient passer « pas un seul litre de pétrole de la région vers le camp ennemi et ses partenaires jusqu’à nouvel ordre ». Trois jours plus tard, la Turquie obtenait le passage d’un navire, seule exception enregistrée depuis. Le détroit d’Ormuz, large de 50 kilomètres à son point le plus étroit, concentre habituellement le transit de 20 % du pétrole mondial et de près d’un quart du GNL, soit plus de 20 millions de barils par jour.
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a chiffré la perturbation à au moins 10 millions de barils par jour de production inaccessible, et qualifié l’événement de « plus grande perturbation de l’histoire ». Le 15 mars, le cabinet de données maritimes Kpler recensait 142 navires en attente au terminal de Fujairah, contre 38 en temps normal. Une douzaine de mines avaient été déployées dans le détroit par les forces iraniennes.
Deux oléoducs terrestres existent pour contourner le passage : le pipeline saoudien East-West, capable d’acheminer jusqu’à 4,8 millions de barils par jour vers Yanbu, et l’ADCOP émirati, dont la capacité atteint 1,5 million de barils par jour vers Fujairah. Saturés depuis début mars, ils totalisent 5,5 à 6 millions de barils par jour au maximum, soit un tiers du déficit. Le 28 février, l’OPEP+ a décidé d’augmenter sa production de 206 000 barils par jour. Les analystes ont qualifié la mesure de symbolique. Le 11 mars, les 32 membres de l’AIE ont débloqué 400 millions de barils de réserves stratégiques, un record depuis la fondation de l’organisation en 1974. Ces 400 millions de barils couvrent quatre jours de déficit net au rythme actuel. L’AIE a elle-même admis que ses « plans de résilience atteignent leurs limites opérationnelles ».
85 centimes de plus, mode d’emploi
La règle est connue des économistes de l’énergie : chaque dollar supplémentaire sur le cours du baril se traduit par environ un centime d’euro de plus au litre à la pompe en France. Elle intègre les coûts de raffinage côtés à Rotterdam, le transport, le stockage, la distribution et les variations de la parité euro-dollar.
Le passage du baril de 115 à 200 dollars représente une hausse de 85 dollars. Appliqué aux prix du 26 mars, le calcul donne : gazole à 2,215 euros plus 85 centimes, soit 3,07 euros le litre. SP95-E10 à 1,985 euro plus 85 centimes, soit 2,83 euros. C’est le gazole qui franchit le seuil en premier, et de loin.
Ce différentiel tient à la structure des raffineries européennes, conçues pour traiter les bruts lourds du Golfe persique. « Une raffinerie est conçue pour un type de brut donné et ces proportions ne peuvent être ajustées à court terme », a indiqué l’IFPEN. Depuis le 28 février, le Brent a progressé de 46 %. Sur la même période, l’essence ordinaire a pris 50 %, le gazole 80 % et le kérosène 110 %.
La fiscalité française amortit partiellement le choc, mais de façon mécanique et asymétrique. L’accise est fixée à 67 centimes par litre pour l’essence et à 60,8 centimes pour le gazole. Elle ne varie pas avec le cours du brut. Seule la TVA, appliquée à 20 % sur le prix hors taxe et sur l’accise, croît avec la hausse. Résultat : quand le pétrole flambe, la part fiscale dans le prix total augmente moins vite que le cours du brut, et la composante pétrole pèse proportionnellement davantage sur la facture finale.
Ce que prévoient les banques, à 40 % de probabilité
Macquarie Group a posé les termes du pari. Deux scénarios : si le conflit s’arrête fin mars ou début avril, 60 % de probabilité, détente rapide des prix, répercussions macroéconomiques contenues. Si le détroit d’Ormuz demeure effectivement fermé jusqu’en juin, 40 % de probabilité et le Brent à 200 dollars. « Les prix devraient monter suffisamment haut pour éliminer un volume sans précédent de la demande mondiale de pétrole », ont indiqué les analystes de la banque, sous la direction de Vikas Dwivedi.
UBS anticipe de son côté un Brent dépassant 150 dollars au deuxième trimestre 2026 dans le scénario de blocage quasi-total. L’IFPEN situe, dans son scénario central du 23 mars, un couloir de prix entre 117 et 134 dollars d’ici mai. Citigroup a rejoint Macquarie dans l’alerte sur le seuil des 200 dollars.
Le scénario formulé par Larry Fink, président de BlackRock, est d’une nature différente. Interviewé par la BBC le 25 mars, il a décrit un troisième chemin : un cessez-le-feu conclu, mais l’Iran demeurant « une menace pour le commerce, pour le détroit d’Ormuz et pour la coexistence pacifique au sein du Conseil de coopération du Golfe ». Dans ce cas, « nous connaîtrons des années de pétrole proche de 150 dollars », a-t-il déclaré. Et d’ajouter : « Nous connaîtrons une récession mondiale. » Ce scénario n’a pas besoin de 200 dollars le baril pour produire ses effets.
Trump, le 30 mars, a affirmé mener de « très bonnes » négociations avec Téhéran. Une proposition de cessez-le-feu en quinze points a été soumise par une équipe comprenant l’émissaire Steve Witkoff, Jared Kushner, le vice-président JD Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio. Les combats continuent.
Kérosène, engrais, logistique : la cascade
Deutsche Bank a modélisé l’impact d’un baril à 120 dollars combiné à un gaz naturel à 75 euros par mégawattheure : récession de la zone euro probable dès 2026, inflation en hausse de 1,02 point, croissance du PIB amputée de 0,72 point. Pour l’Allemagne seule, l’Institut IW a calculé qu’un baril à 150 dollars coûterait 0,5 % du PIB en 2026 et 1,3 % en 2027, soit plus de 80 milliards d’euros en deux ans.
À 200 dollars, les économistes estiment l’inflation additionnelle entre 3 et 5 points de pourcentage à l’échelle mondiale. Les banques centrales se retrouveraient face à un choix sans bonne réponse : relever les taux pour contenir l’inflation au risque d’étrangler la croissance, ou maintenir des conditions accommodantes au risque de perdre le contrôle des prix.
Le kérosène a déjà progressé de 110 % depuis le début des hostilités. Les intrants agricoles renchérissent l’ensemble de la chaîne alimentaire. La logistique routière, maritime et ferroviaire répercute les coûts en cascade. Les pays importateurs nets d’énergie, Inde, Turquie, Brésil, cumulent trois chocs simultanés : facture énergétique, dépréciation de leur devise et refinancement de leur dette à taux plus élevés.
Meghan O’Sullivan, directrice du projet Géopolitique et Énergie à la Kennedy School d’Harvard, a résumé ce risque en une phrase : « Nous entrerions dans un monde complètement différent. » La Banque de France, dans son scénario pessimiste évaluant une réduction de 40 % des flux d’Ormuz au deuxième trimestre, prévoit une inflation à 3,3 % en 2026 et une croissance française de 0,3 %. Elle exclut une récession, mais signale « un niveau d’incertitude élevé ».
Ce que Paris peut faire, et refuse de faire
Le gouvernement de Sébastien Lecornu a annoncé un chèque énergie exceptionnel moyen de 153 euros pour 3,8 millions de foyers, versé à partir du 1er avril 2026. Les PME de transport routier et les pêcheurs bénéficieront d’une aide de 20 centimes par litre ; le gazole agricole sera exonéré de sa taxe spécifique. Total de l’enveloppe pour avril : 70 millions d’euros. Un plafonnement des marges des stations-service est à l’étude, mais n’a pas encore été mis en place.
Un bouclier tarifaire général pour les ménages, du type de celui déployé lors de la crise énergétique de 2021-2022, a été explicitement écarté. Le coût budgétaire a été jugé insoutenable. « Tout dépendra de la durée du conflit », a déclaré la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.
La mécanique fiscale fixe la limite de l’intervention possible. L’accise étant forfaitaire par litre, l’État ne peut agir sur elle qu’en la réduisant, ce qui ampute immédiatement les recettes. La TVA, elle, augmente avec le prix, ce qui génère mécaniquement un surplus fiscal quand le brut flambe. En 2022, ce surplus avait atteint plusieurs milliards d’euros sans être intégralement redistribué aux consommateurs. Le gouvernement Lecornu n’a pas indiqué s’il envisageait un mécanisme similaire de rétrocession cette fois-ci.
Au 30 mars, le Brent manque encore de 84 dollars pour atteindre le seuil des 200. Un mois et demi de conflit supplémentaire, à ce rythme, suffirait à les combler.


