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Vingt centimes de remise par litre pour les transporteurs routiers « en difficulté économique sérieuse », vingt centimes également pour les pêcheurs, suppression temporaire de l’accise sur le gazole agricole : tel est le contenu exact du plan annoncé le 27 mars par le gouvernement de Sébastien Lecornu. Enveloppe totale : 70 millions d’euros, limités au mois d’avril.
Les ménages ne figurent pas dans ce plan. Trois jours plus tôt, le 24 mars, le Premier ministre avait refusé tout bouclier tarifaire en invoquant l’impératif de ramener le déficit public sous 5 % du PIB en 2026. La porte-parole Maud Bregeon avait fixé le cadre dès le 19 mars : « Nous n’avons plus les moyens du quoi qu’il en coûte. »
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La comparaison avec 2022 pèse dans le débat. Face à la flambée des prix liée à la guerre en Ukraine, quand le gazole avait lui aussi dépassé les 2 euros, l’État avait accordé une remise allant jusqu’à 30 centimes par litre pour tous les automobilistes, pour un coût total d’environ 7 milliards d’euros. Ce niveau de dépenses est aujourd’hui explicitement présenté comme hors de portée.
Quarante centimes en vingt-huit jours
Le 2 mars, le litre de gazole s’affichait en moyenne nationale à 1,73 euro. Le 29 mars, il atteint 2,21 euros, après un pic à 2,23 euros autour du 25 mars. En moins d’un mois, la hausse dépasse quarante centimes sur le gazole. Le SP95-E10 est passé de 1,73 euro à 1,98 euro sur la même période.
Fin décembre 2025, le gazole s’affichait encore à 1,56 euro en moyenne nationale, un niveau qu’il n’avait plus atteint depuis trois ans. La remontée a été brutale.
Chez Intermarché et Leclerc, la fréquentation aux pompes a doublé dès les premières semaines de mars. Dans certaines stations des zones péri-urbaines, des files d’attente inédites depuis 2022 ont été signalées. Ce sont précisément ces territoires, ruraux et périurbains, où les ménages consacrent en moyenne 6 % de leur budget aux carburants, contre 2,5 % en région parisienne, selon l’INSEE. La dépense annuelle moyenne d’un ménage français atteint 1 827 euros à la pompe. C’est dans ces mêmes territoires que les gilets jaunes avaient pris racine en 2018.
Le détroit qui a tout déclenché
Le 28 février 2026, des frappes coordonnées sur l’Iran ont enclenché une réaction en chaîne sur les marchés pétroliers. En moins de dix jours, le baril de Brent est passé d’environ 70 dollars à un pic intraday de 119,50 dollars, le 9 mars à l’ouverture des échanges, 111 dollars en clôture de séance. Fin mars, il se maintient entre 115 et 116 dollars.
La cause géographique est simple. Le détroit d’Ormuz, entre l’Iran et Oman, est le passage obligé de 17 à 20 millions de barils par jour, soit environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole. Au plus fort du blocus, entre 132 et 150 navires étaient immobilisés dans ou à l’entrée du Golfe Persique. La marine américaine a annoncé avoir neutralisé 16 navires iraniens spécialisés dans la pose de mines. Des centaines de tankers ont été contraints d’emprunter des routes alternatives plus longues, donc plus coûteuses.
Le 25 mars, Téhéran a annoncé une réouverture partielle du détroit aux navires jugés « non hostiles ». Les analystes ont qualifié la décision de « floue » ; elle n’a eu aucun effet durable sur les cours.
La transmission de la hausse du brut vers la pompe obéit à une règle empirique connue du secteur : chaque dollar supplémentaire sur le Brent produit environ 0,7 centime de hausse au litre. Le président de la fédération Mobilians précise qu’une tranche de 100 dollars de baril équivaut à environ 20 centimes de plus à la pompe. La Banque de France évalue le délai de répercussion à deux semaines. Début mars, l’économiste Philippe Chalmin, de Paris-Dauphine, avait déclaré : « Si on atteignait les 100 dollars le baril, nous serions très probablement assez proches des 2 euros le litre pour du SP95. » Ce seuil est aujourd’hui dépassé de 15 dollars.
51 % de taxes, et la TVA monte avec le brut
Sur un litre de SP95-E10 vendu 2 euros, les taxes représentent plus de la moitié du prix final. L’accise s’élève à 67,02 centimes par litre pour le SP95-E10, à 69,02 centimes pour le SP95 et le SP98 hors Corse. S’y ajoute une TVA à 20 %, calculée sur le prix total, taxe comprise. Mécaniquement, quand le prix du brut augmente, la TVA prélevée sur l’accise augmente elle aussi, sans que l’État prenne aucune décision. Les stations-service, elles, ne conservent que 1 à 2 centimes de marge nette par litre. Les recettes fiscales annuelles de l’État sur les carburants atteignent 31,8 milliards d’euros.
Deux propositions circulent dans le débat public. Le Rassemblement national réclame une TVA à 5,5 % sur les carburants. Cette mesure se heurte à un obstacle juridique : le droit européen interdit d’appliquer un taux inférieur à 15 % sur les carburants, comme l’a établi l’AFP par fact-check en mars 2026. L’IFRAP avance une alternative compatible : une réduction ciblée de l’accise, qui permettrait de restituer le surplus de TVA capté lors de la hausse sans dérogation européenne. Le gouvernement a refusé cette piste, évaluant le manque à gagner à 17 milliards d’euros pour les seules finances publiques.
Matignon avait également évoqué un plafonnement des marges des stations-service. La mesure n’aurait aucun effet pratique : ces marges s’établissent entre 1 et 2 centimes par litre. La DGCCRF a annoncé 500 contrôles pour vérifier l’absence d’abus tarifaires. TotalEnergies a, de son côté, appliqué un plafonnement volontaire à 2,09 euros le litre de gazole jusqu’au 31 mars dans ses stations.
Les 17 centimes que le pétrole n’explique pas
Le 1er janvier 2026, les prix à la pompe ont augmenté de 5 à 6 centimes par litre. Aucun choc pétrolier ne l’explique. Cette hausse est la conséquence directe d’un décret d’octobre 2025 portant l’enveloppe annuelle des certificats d’économies d’énergie (CEE) de 6 à 8 milliards d’euros, un chiffre confirmé par l’UFIP Energies et Mobilités.
Créés en 2005, les CEE obligent les fournisseurs d’énergie à financer des travaux de réduction de la consommation, isolation des bâtiments, équipements économes. La Cour des comptes a qualifié ce mécanisme de « taxe sur les consommations d’énergie » et en a recommandé la suppression pure et simple en 2024, dénonçant des économies d’énergie « surévaluées » et des « fraudes massives ». Son avantage pour l’exécutif : ces dépenses n’apparaissent pas dans le budget de l’État et échappent au vote parlementaire.
La part des CEE dans le prix d’un litre de carburant est passée de 11 centimes à 16-17 centimes avec l’entrée en vigueur de la période P6, qui couvre 2026 à 2030 et impose une obligation annuelle de 1 050 térawattheures, soit 27 % de plus que la période précédente. L’enveloppe pourrait encore être portée à 15 milliards d’euros dans les années à venir. Ce surcoût est programmé, indépendant du cours du brut, indépendant du conflit iranien. Même dans un scénario de détente sur les marchés pétroliers, il ne disparaîtra pas.
2028 : le marché carbone arrive
Officiellement repoussé de 2027 à 2028, les ministres de l’Environnement européens ayant entériné ce report fin 2025, le marché européen du carbone étendu aux transports routiers et au chauffage, dit ETS2, demeure dans les textes.
Les fournisseurs de carburants devront acheter des quotas carbone proportionnels aux émissions de leurs ventes, et ce coût sera intégralement répercuté à la pompe. L’AUTF estime qu’un quota fixé à 45 euros la tonne se traduirait par environ 12 centimes de plus par litre de gazole et 10 centimes par litre d’essence. L’Institut Montaigne retient une fourchette de 10 à 15 centimes par litre, et chiffre le surcoût annuel pour un ménage moyen à environ 200 euros, transport et chauffage combinés. Dans l’hypothèse d’un quota à 100 euros la tonne, l’impact pourrait atteindre 27 centimes par litre.
Un mécanisme de régulation est prévu pour étaler les effets dans le temps. Il ne supprimera pas la hausse.
Goldman Sachs anticipait fin mars un cours moyen du Brent à 85 dollars en 2026 dans l’hypothèse d’un dénouement progressif de la crise. Même à ce niveau, le litre de carburant resterait autour de 1,90 euro. La Banque de France a abaissé ses prévisions de croissance le 25 mars : 0,9 % en scénario central, 0,6 % en scénario intermédiaire, 0,3 % en scénario défavorable. Sébastien Lecornu a lui-même admis qu’un baril stabilisé à 100 dollars ampute la croissance de 0,3 à 0,4 point. Les 17 centimes de CEE, la fiscalité figée et la trajectoire programmée de l’ETS2 ont relevé le plancher du prix à la pompe de façon durable. Un retour aux 1,56 euro de fin 2025 n’est pas envisagé, même par les plus optimistes.


