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Le drone a décollé, détecté, identifié, tiré. Sans intervention humaine. Le « Bird of Prey » d’Airbus Defence and Space a réalisé son premier vol de démonstration en Allemagne, neutralisant de façon autonome un drone kamikaze avec un missile Mark I développé par Frankenburg Technologies, une startup estonienne. Le prototype emportait quatre missiles lors du test ; la version opérationnelle en portera huit.
Mike Schoellhorn, directeur général d’Airbus Defence and Space, a qualifié le système de solution « efficace et rentable ». Kusti Salm, fondateur de Frankenburg Technologies et ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense d’Estonie, a déclaré que cette innovation « crée une nouvelle courbe de coûts pour la défense aérienne ».
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71 milliards contre 380 millions
Le chiffre résume tout. Si l’Ukraine avait exclusivement utilisé des missiles Patriot PAC-3 pour intercepter les drones lancés au cours d’un seul hiver, la facture côté ukrainien aurait atteint 71 milliards de dollars. Côté russe, produire les drones Shahed correspondants aurait coûté environ 380 millions de dollars.
Un Patriot PAC-3 vaut entre un et quatre millions de dollars l’unité. Un Shahed entre 20 000 et 50 000 dollars. Ce rapport de un à cent a rendu la défense aérienne par missiles guidés économiquement insoutenable face à une attaque de masse par drones bon marché. En mars 2026, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes a indiqué qu’un drone sur trois abattu au-dessus du territoire ukrainien l’est désormais par un autre drone intercepteur et non par un missile. Le Mark I de Frankenburg vise précisément ce créneau : produire un intercepteur dix fois moins cher que les solutions actuelles pour rétablir un rapport coût-efficacité favorable à la défense.
160 kg, catapulte, parachute
Le « Bird of Prey » est dérivé du drone Do-DT25. Il mesure 3,1 mètres de longueur pour 2,5 mètres d’envergure, pèse jusqu’à 160 kilogrammes en charge maximale et atteint une vitesse de pointe de 555 km/h. Son endurance est d’environ soixante minutes, sa portée opérationnelle de 110 kilomètres. Lancé par catapulte pneumatique mobile, il est récupéré par parachute et conçu pour être réutilisé.
Le programme est l’aboutissement direct du concept LOAD (Low-cost Air Defence) présenté par Airbus en mars 2025 au salon Unmanned Systems X de Bonn. Neuf mois ont séparé l’annonce du concept du premier vol de démonstration.
Un avantage passe souvent inaperçu dans les communiqués : le système est entièrement ITAR-free. Aucun composant américain soumis à la réglementation américaine sur les exportations de matériel de défense n’entre dans sa fabrication. Pour les clients non américains, cela supprime une couche entière de négociations diplomatiques préalables à tout contrat.
Les missiles Mark I mesurent 660 millimètres, pèsent moins de deux kilogrammes et portent jusqu’à deux kilomètres à une altitude d’environ 1 500 mètres. Leur ogive à fragmentation légère est conçue pour minimiser les coûts de production. Frankenburg les pense pour la fabrication en grande série, à faible coût unitaire, une exigence que deux années de guerre en Ukraine ont transformée en condition opérationnelle non négociable.
56 % de taux de succès
Sur 53 tirs d’essai réalisés à ce jour, le Mark I affiche un taux de réussite d’environ 56 %. L’objectif visé est de 90 %. L’écart est considérable, et il conditionne la crédibilité de l’ensemble du programme.
Des tests en conditions réelles en Ukraine sont prévus tout au long de 2026. La mise en service opérationnel est visée pour 2027. Ces deux jalons sont déterminants : un intercepteur à 56 % de précision n’inverse pas le rapport coût-efficacité, il le déplace à peine.
De Tallinn à Séoul en dix-huit mois
Frankenburg Technologies a construit son réseau industriel à une vitesse inhabituelle dans le secteur de la défense. En novembre 2025, la startup a signé un accord de coopération avec PGZ, le groupe d’armement polonais, pour une production locale pouvant atteindre 10 000 missiles Mark I par an. En décembre 2025, des tests en conditions réelles ont été conduits à la base militaire de l’OTAN d’Ādaži, en Lettonie. En février 2026, au World Defense Show de Riyad, Frankenburg a signé un mémorandum d’entente avec Hanwha Aerospace, le groupe sud-coréen, pour co-développer des technologies C-UAS destinées aux véhicules de commandement de nouvelle génération.
Kusti Salm n’est pas un entrepreneur sorti de nulle part. Son passage au ministère de la Défense estonien lui a fourni un carnet d’adresses OTAN directement opérationnel, un atout que peu de startups de défense peuvent aligner dès leur deuxième année d’existence.
Un marché à 10 milliards, une alliance à 5 % du PIB
Le Bird of Prey s’intègre à la plateforme Fortion® IBMS d’Airbus, le logiciel de commandement et contrôle dédié à la défense sol-air, compatible avec les systèmes C-sUAS, VSHORAD, SHORAD et MRAD, dont l’IRIS-T SLM. Le système supporte des capteurs passifs de partenaires européens pour la détection multi-sources et son architecture est nativement compatible avec les standards OTAN. Des essais avec charge militaire réelle sont programmés sur l’ensemble de l’année 2026.
Le marché mondial des systèmes anti-drones est estimé à 1,63 milliard de dollars en 2025. Les projections le portent à 9,97 milliards d’ici 2035, soit une croissance annuelle moyenne d’environ 20 %. Plus de 82 pays investissent activement dans cette technologie. Les dépenses de défense des membres européens de l’OTAN et du Canada ont atteint 607 milliards de dollars en 2025, contre 516 milliards l’année précédente, soit une hausse de 18 % en douze mois. Au Sommet de La Haye en juin 2025, les alliés se sont engagés à porter leurs budgets militaires à 5 % du PIB d’ici 2035, dont 3,5 % consacrés à la défense stricto sensu.
Dans ce calendrier de réarmement accéléré, le statut ITAR-free du Bird of Prey n’est plus un détail technique. C’est un argument commercial de premier rang pour capter les marchés européens et asiatiques sans dépendre du calendrier diplomatique américain.


