Rafale F5 : l’avion conçu pour forcer l’impénétrable

Radar anti-furtif, drone autonome, missile hypersonique nucléaire : le Rafale F5 est dimensionné pour opérer là où aucun avion occidental ne peut aller aujourd'hui.

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Pour la première fois depuis la guerre froide, les armées occidentales font face à des zones qu’elles ne peuvent plus survoler librement. Le Rafale F5, attendu pour 2035, est la réponse française : un système de guerre aérienne complet, conçu de bout en bout pour pénétrer les environnements les plus hermétiques du monde.

Le problème que le F5 doit résoudre

Depuis dix ans, Pékin, Moscou et leurs partenaires ont construit des architectures de défense aérienne intégrées — les IADS — conçues pour interdire l’accès aérien à des zones entières. Les systèmes S-400, S-500, HQ-9 couvrent des centaines de kilomètres. Les chasseurs de cinquième génération — F-35 américain, Su-57 russe, J-20 et J-35 chinois — ajoutent une couche de furtivité que les radars actuels peinent à pénétrer. Entrer dans un tel environnement avec un Rafale F3 ou F4, c’est exposer un équipage à des menaces pour lesquelles ces standards n’ont pas été conçus.

Le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, a indiqué que le F5 constitue « un nouvel avion et non pas une évolution du standard F4 ». Ce n’est pas une formule de communication. Chaque composant du programme — radar, capteurs, drone, munitions, missile nucléaire — a été dimensionné pour opérer dans un espace aérien que les versions précédentes du Rafale ne pourraient pas traverser sans pertes inacceptables.

Le radar qui doit voir les invisibles

La première ligne du problème est sensorielle. Un avion ne peut détruire que ce qu’il détecte. Le RBE2-AA, radar du Rafale actuel, a été conçu avant que la furtivité de cinquième génération ne devienne une norme opérationnelle. Le F5 le remplace par le RBE2-XG, développé par Thales, dont l’architecture en nitrure de gallium — le GaN — délivre une puissance d’émission de 30 à 70 % supérieure à l’arséniure de gallium de la génération précédente, sur une plage de fréquences élargie et avec une meilleure dissipation thermique.

L’objectif assigné à ce capteur est précis : identifier les chasseurs furtifs en configuration non dégradée — F-35, Su-57, J-20, J-35 — et détecter des microdrones quasi invisibles aux systèmes actuels. Un capteur optronique secteur frontal entièrement nouveau, l’IRST, travaillera en parallèle. Sa mission : localiser les aéronefs à faible signature radar par leur signature thermique, à des distances cohérentes avec l’allonge des missiles adverses. Les deux capteurs alimentent une fusion de données qui doit donner à l’équipage une cartographie en temps réel des systèmes sol-air ennemis, sans quoi aucune pénétration de zone A2/AD n’est envisageable.

Les liaisons de données bénéficieront d’une architecture directionnelle résistante au brouillage, d’un positionnement bi-constellation GPS/Galileo, et de travaux en cours sur des communications inter-plateformes sécurisées par principes quantiques.

Entrer en premier sans pilote

La détection ne suffit pas. Il faut encore neutraliser les défenses avant que le chasseur habité n’entre dans leur portée. C’est la mission du drone de combat furtif dont la France a notifié les premiers contrats de développement le 7 octobre 2024, simultanément à Dassault Aviation, Thales et Safran. La capacité opérationnelle initiale est fixée à 2033, la pleine capacité à 2035.

L’appareil, héritier du démonstrateur nEUROn, présentera une très faible signature radar. Son rôle dans la doctrine A2/AD est explicite : s’infiltrer dans les défenses adverses pour « faire un pré-trou dans l’IADS » avant l’arrivée du Rafale. Il remplira aussi des missions de frappe air-surface et de combat air-air dans les environnements les plus contestés. Prix unitaire estimé : plus de 100 millions d’euros. Une ressource rare, non consommable, que l’on n’engage pas à la légère.

L’architecture industrielle du programme repose sur une communauté d’équipements entre le Rafale F5 et son drone — optronique, contre-mesures, servocommandes, motorisation — réduisant les coûts de développement et simplifiant la maintenance en opération.

Saturer, puis détruire

Là où le drone furtif crée une brèche, l’essaim la force. Révélé par la DGA au Salon du Bourget en juin 2025, le F5 pourra emporter jusqu’à 18 missiles autonomes Smart Cruiser de MBDA, répartis dans trois nacelles hexalaunchers. Ces munitions fonctionnent en réseau : elles s’échangent des données en vol, coordonnent leurs trajectoires collectivement et synchronisent leurs attaques avec le Rafale via liaison de données. Leur cible principale est la saturation des défenses aériennes — envoyer simultanément plus d’intercepteurs que le système adverse n’est capable d’en traiter.

Le missile antiradar RJ-10, également développé par MBDA, complète ce dispositif avec une logique inverse : non pas saturer, mais détruire chirurgicalement les radars de conduite de tir et les émetteurs sol-air qui guident les missiles adverses. Son intégration sur le Rafale F5 est prévue à l’horizon 2035. La France avait perdu cette capacité en 1997 avec le retrait du missile AS37 Martel. Le F5 la rétablit, pour la première fois depuis trente ans, à un niveau comparable à celui de ses principaux alliés.

En janvier 2026, Dassault Aviation a pris une participation dans la startup française Harmattan AI lors d’une levée de série B de 200 millions de dollars, valorisant la société à 1,4 milliard d’euros, première licorne française de l’industrie de défense. L’objectif est de développer les fonctions d’intelligence artificielle embarquées du F5 et de son drone, notamment pour le contrôle autonome en environnement dégradé et l’aide à la décision tactique lorsque les communications sont brouillées ou coupées.

Mach 7 pour la dissuasion

Au-delà des missions conventionnelles, le F5 porte une contrainte stratégique sans équivalent : maintenir la crédibilité de la dissuasion nucléaire française dans un environnement où les défenses adverses atteignent des portées et des performances que l’ASMP-A — missile nucléaire actuel, Mach 3, moins de 500 kilomètres — ne peut plus ignorer. Le 18 mars 2025, depuis la base aérienne de Luxeuil, Emmanuel Macron a confirmé l’entrée en service de l’ASN4G pour 2035. Ce missile atteindra Mach 6 à 7 en phase terminale, avec une portée supérieure à 1 000 kilomètres — le double de son prédécesseur — et une tête nucléaire de 300 kilotonnes. Sa propulsion repose sur un superstatoréacteur à combustion étagée, subsonique puis supersonique puis hypersonique. En 2024, la DGA a notifié le marché MIHYSYS à l’ONERA et à MBDA pour les études de propulsion correspondantes.

Le Rafale F5 est le seul vecteur aéroporté prévu pour l’emporter. Cette dépendance est également une contrainte de calendrier : le F5 doit être opérationnel en 2035, pas en 2036.

Le moteur que Safran n’a pas encore

L’accumulation de systèmes nouveaux — capteurs, guerre électronique avancée, masse de l’ASN4G — pousse le M88 actuel, 7,5 tonnes de poussée, vers ses limites mécaniques. Safran a lancé officiellement le programme M88 T-REX au Salon du Bourget le 17 juin 2025. L’objectif : 9 tonnes de poussée en postcombustion, soit 20 % de gain. Les modifications portent sur trois composants — compresseur basse pression avec un débit d’air supérieur impliquant un probable redessin des entrées d’air, turbine haute pression avec de nouveaux matériaux et circuits de refroidissement de nouvelle génération, tuyère avec aérodynamique optimisée. Contrainte fixée par Safran : conserver les mêmes dimensions, la même modularité et le même coût de possession que le M88 actuel. Le programme est en phase d’études préalables de levée de risques. C’est encore un pari industriel.

La LPM 2024-2030 consacre 413 milliards d’euros aux armées françaises, un tiers de plus que la précédente. Sur les 11,7 milliards alloués au programme Rafale, plus de 4 milliards financent le développement du standard F5. Au premier semestre 2025, la DGA a versé 318 millions d’euros supplémentaires à Dassault Aviation pour le F5, la production en série et un démonstrateur spatial. Les 42 Rafale F4 commandés en janvier 2024, pour plus de 5 milliards d’euros, ont été conçus pour migrer vers le F5 : la transition est prévue sans rupture de flotte.

Depuis 2025, le programme SCAF — Système de combat aérien futur, estimé à plus de 100 milliards d’euros — est bloqué. Dassault refuse une position minoritaire face à Airbus dans la gouvernance industrielle. En mars 2026, à la suite de la rencontre Macron-Merz, Berlin a fixé à la mi-avril 2026 une date butoir pour une médiation entre les deux constructeurs. Dans cette incertitude, le F5 concentre déjà toutes les technologies que le chasseur de nouvelle génération européen devait porter à partir des années 2040 : drone de combat, IA embarquée, frappe hypersonique, essaim de munitions autonomes. Le 12 février 2026, le Conseil d’acquisition de la défense indien a approuvé l’achat de 114 Rafale pour jusqu’à 40 milliards d’euros — en exigeant les premiers F5 dès leur entrée en service. New Delhi n’achète pas ce que la France a. Elle achète ce que la France doit construire.



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