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Les échantillons sont soumis à des cycles répétés de pression extrême, de choc thermique et d’hygrométrie contrôlée. Pas pour les détruire — pour les faire vieillir vite, et observer où ils cèdent. Ces céramiques techniques et superalliages de nouvelle génération sont les futures aubes de turbine du M88 T-REX, le prochain moteur du Rafale. Le site de la Direction générale de l’armement à Saclay est le seul centre en Europe capable de simuler simultanément l’ensemble des paramètres atmosphériques auxquels un moteur de chasse est soumis en altitude. C’est ici que Safran et la DGA font mûrir, depuis l’automne 2025, les briques technologiques les plus critiques d’un programme officiellement lancé au Salon du Bourget le 17 juin 2025.
L’objectif affiché : 9 tonnes de poussée avec postcombustion, contre 7,5 tonnes pour le M88 actuel. Un gain de 20 %.
Un plafond atteint
Le M88 équipe le Rafale depuis son entrée en service. Compact, fiable, doté d’un excellent rapport poussée/poids, il a longtemps suffi. La multiplication des capteurs embarqués, des systèmes de guerre électronique et des armements a progressivement alourdi l’appareil et accru ses besoins en puissance. La marge disponible s’est rognée année après année.
Le missile ASN4G a rendu le problème insoluble avec le moteur actuel. Ce successeur de l’ASMP-A, dont le programme a été officiellement confirmé par Emmanuel Macron le 18 mars 2025 depuis la base aérienne 116 de Luxeuil-Saint-Sauveur, atteindra Mach 6 à 7, soit environ 8 600 km/h, avec une portée dépassant 1 000 kilomètres, le double de son prédécesseur. Il transportera vraisemblablement la même tête nucléaire aéroportée, d’une puissance estimée à 300 kilotonnes. Emporter un tel missile sous le ventre tout en conservant rayon d’action et capacité de pénétration impose des contraintes aérodynamiques et massiques que 7,5 tonnes de poussée ne permettent pas d’absorber.
Trois modifications, une logique
Safran n’a pas choisi de repartir d’une feuille blanche. Le T-REX conserve les dimensions du M88, sa modularité, sa consommation spécifique, son coût de possession et sa rétrocompatibilité modulaire. Les évolutions sont localisées et chirurgicales : le compresseur basse pression est revu pour admettre un débit d’air supérieur ; la turbine haute pression intègre de nouveaux matériaux et des circuits de refroidissement de nouvelle génération ; la tuyère fait l’objet d’une optimisation aérodynamique. Christophe Bruneau, directeur de la division des moteurs militaires de Safran Aircraft Engines, a déclaré lors du lancement au Bourget : « Le développement du M88 T-REX va nous permettre de compléter notre portefeuille technologique au bénéfice de l’ensemble de notre gamme de produits et du renforcement de notre souveraineté. »
Les tests actuels à Saclay visent précisément les composants les plus exposés à ces nouvelles contraintes thermiques : identifier les modes de rupture avant les premiers essais en vol, pas après.
600 millions d’euros qui n’existaient pas
Le programme a failli ne jamais voir le jour sous cette forme. Les crédits nécessaires au développement du T-REX étaient absents de la trajectoire initiale de la loi de programmation militaire 2024-2030. Le rapport d’avis de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, publié en octobre 2025 sous le numéro 2048, pose la question explicitement : « Comment financer des investissements de rupture à l’instar du moteur M88 T-REX ? » Des amendements spécifiques ont été nécessaires pour dégager les fonds et répartir la charge entre l’État et l’industriel. Le coût total du programme est aujourd’hui estimé entre 600 et 650 millions d’euros. La DGA a notifié à Safran un premier contrat, le PEA Turenne 2, à hauteur de 115 millions d’euros, pour couvrir les phases actuelles de levée de risques technologiques. Ces travaux s’inscrivent dans une enveloppe plus large de 318 millions d’euros dédiée au standard F5.
Face à ce vide budgétaire initial, Paris a exploré une voie moins conventionnelle. Selon une information de La Tribune publiée en décembre 2024, la France a proposé aux Émirats arabes unis de cofinancer le développement du T-REX. Les clients export du Rafale, demandeurs d’un moteur plus puissant pour leurs propres appareils, constituent un levier permettant de répartir le coût de développement au-delà des seuls crédits nationaux. L’issue de cette négociation n’a pas été rendue publique.
Un avion dans l’avion
Le T-REX est la pièce centrale d’un standard F5 que le général Jérôme Bellanger, chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace, a qualifié de « nouvel avion, et non pas une évolution du F4 ». La capacité opérationnelle initiale est fixée à 2033. L’appareil embarquera une intelligence artificielle développée par Dassault et Thales, dédiée à la fusion de données multi-capteurs et à la gestion des alarmes, mais aussi au pilotage de drones depuis le cockpit. Le système de guerre électronique sera entièrement refondu, avec une capacité de traitement des données portée à 1 téraoctet par seconde.
Ce drone, justement : Dassault Aviation, Thales et Safran ont reçu les premiers contrats de développement d’un engin de combat furtif issu des travaux du démonstrateur nEUROn, capable d’opérer en précurseur dans des environnements hostiles pour la reconnaissance, la pénétration des défenses et la suppression des systèmes adverses. Une maquette à l’échelle 1 a été présentée au Paris Air Show 2025 aux côtés du Rafale F5. Le standard sera également interopérable avec les aéronefs du programme GCAP, Royaume-Uni, Japon, Italie, ainsi qu’avec les Gripen et les F-35.
Le projet de loi de finances 2026 prévoit la commande de 60 Rafale supplémentaires pour un investissement estimé à 7,5 milliards d’euros, portant l’objectif de flotte à 285 appareils, 220 pour l’armée de l’Air et de l’Espace et 65 pour la Marine nationale. La cadence de production étudiée est de 5 appareils par mois. Chacun de ces chasseurs devra embarquer un moteur qualifié pour les missions du standard F5.
La chaîne que personne d’autre ne détient
La France est aujourd’hui la seule nation en Europe à maîtriser l’intégralité de la chaîne technologique nécessaire à la conception d’un moteur de chasse de cette classe. Les briques en cours de maturation à Saclay, aubes en superalliages, revêtements barrière thermique, refroidissement de nouvelle génération, constituent une infrastructure industrielle critique qui ne se construit pas en quelques années. La qualification du T-REX est calée sur le calendrier d’entrée en service du Rafale F5, sans fenêtre de vulnérabilité technologique entre les deux générations.
Le programme SCAF traverse en mars 2026 sa crise la plus grave depuis son lancement : l’Allemagne a fixé la mi-avril comme date butoir, Friedrich Merz ayant déclaré le programme défunt dès le 18 février. Un sommet franco-allemand à Bruxelles les 18 et 19 mars a débouché sur une mission de rapprochement entre Airbus et Dassault « dans les semaines qui viennent », selon les mots d’Emmanuel Macron, sans garantie sur l’issue. L’Institut français des relations internationales confirmait en mars 2026 que la divergence entre Paris et Berlin est avant tout doctrinale : la France exige un avion navalisant capable d’emporter l’ASN4G ; l’Allemagne, qui a déjà sécurisé sa contribution nucléaire OTAN via l’achat de 35 F-35A, raisonne différemment.


