Lecornu veut vous interdire d’être malades

Lecornu prépare un plan pour la mi-avril : plafonds, contrôles, objectifs imposés aux médecins. Ce qui attend les assurés.

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Le Premier ministre a dénoncé le 27 mars une « dérive très préoccupante » des dépenses d’indemnités journalières, annonçant un plan d’économies pour la mi-avril. Les mesures coercitives sont déjà en partie appliquées — et les plus dures restent à venir.

28 milliards, le chiffre qui a tout déclenché

Le 27 mars, Sébastien Lecornu a choisi la même journée que la présentation des chiffres du déficit public pour tirer la sonnette d’alarme sur les arrêts maladie. Pas un hasard. Les indemnités journalières versées par la Sécurité sociale aux seuls salariés en arrêt maladie ont atteint 12,1 milliards d’euros en 2024, selon les données officielles de la DREES. En y ajoutant les IJ liées à la maternité, aux accidents du travail et aux maladies professionnelles, la facture grimpe à 21,4 milliards — en hausse de 6,2 % par rapport à 2023. Les organismes complémentaires ont déboursé 7,4 milliards supplémentaires. Total global : plus de 28 milliards d’euros.

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Le déficit de la Sécurité sociale atteindrait 23 milliards d’euros en 2025 selon la Cour des comptes, soit plus du double de son niveau de 2023. La seule branche maladie en représenterait 17,2 milliards. La dette sociale cumulée dépasserait 163 milliards fin 2025. Un salarié sur quatre a connu au moins un arrêt dans l’année. Le taux d’absentéisme global a atteint 4,41 % en 2024, contre 4,27 % un an plus tôt. La durée moyenne d’un arrêt, inférieure à 21 jours avant 2020, approche désormais 24 jours. Entre 2019 et 2023, hors effets Covid, les dépenses d’IJ ont progressé à un rythme moyen de 6,3 % par an.

Les réunions que Matignon ne communiquait pas

Les 4 et 19 mars, Lecornu a réuni discrètement plusieurs ministres clés : Stéphanie Rist à la Santé, Jean-Pierre Farandou au Travail, David Amiel aux Comptes publics, Sébastien Martin à l’Industrie. Aucun communiqué à l’issue de ces séances. Un seul ordre du jour : la « régulation des arrêts de travail ».

Le calendrier est contraint. « Si on les traite trop tard dans l’année, on ne pourra pas avoir d’action possible, utile, efficace », a déclaré Lecornu le 27 mars. Un plan devra être officiellement présenté à la mi-avril 2026. Le PLFSS Lecornu visait au total 7,1 milliards d’euros d’économies, avec un ONDAM progressant de seulement 1,6 %.

Ce qui s’applique déjà, sans bruit

Avant même ce plan annoncé, plusieurs mesures sont entrées en vigueur. Depuis le 1er avril 2025, le plafond des indemnités journalières versées par la Sécurité sociale a été abaissé de 1,8 à 1,4 fois le SMIC. Le montant maximum journalier est passé de 53,31 euros à 41,47 euros — une perte pouvant atteindre 355 euros bruts par mois pour un salarié en arrêt. Le gouvernement en attendait entre 0,6 et 0,8 milliard d’euros d’économies annuelles. Les premières victimes de cette réduction sont les salariés dépourvus de prévoyance collective robuste : intérimaires, saisonniers, jeunes sans ancienneté.

Pour les fonctionnaires, la LFI 2025 a abaissé leur indemnisation de 10 % depuis le 1er mars 2025. Plus récemment, l’article 81 de la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 a plafonné la primo-prescription d’arrêt maladie à 30 jours, et le renouvellement à deux mois. Le texte a été adopté le 9 décembre 2025 par 247 voix contre 234, validé par le Conseil constitutionnel le 30 décembre. Entrée en vigueur prévue : le 1er septembre 2026. Le gouvernement visait initialement 15 jours en médecine de ville et 30 jours à l’hôpital — les parlementaires ont unifié le seuil à 30 jours. Les médecins conservent la faculté de dépasser ce plafond, à condition de le justifier explicitement sur l’ordonnance au regard des recommandations de la Haute Autorité de Santé.

Janvier 2026 : quand les médecins ont gagné

Le gouvernement voulait aller plus loin. Dans son projet de loi de lutte contre la fraude sociale, l’exécutif entendait imposer une mise sous objectifs obligatoire aux médecins considérés comme « surprescripteurs », pour les contraindre à réduire leurs prescriptions d’arrêts. La commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale avait approuvé cette disposition le 10 décembre 2025.

La grève a démarré le 5 janvier 2026. Au premier jour, plus de 14 500 praticiens s’étaient inscrits sur la plateforme syndicale. Le chiffre a rapidement dépassé 17 000. La CSMF estimait à 85 % la proportion de ses adhérents mobilisés. Une manifestation nationale s’est tenue à Paris le 10 janvier. Le 14 janvier, Stéphanie Rist a annoncé le retrait de la mesure lors de bilatérales avec les syndicats représentatifs. Le mouvement a pris fin le lendemain. L’entourage de la ministre qualifie néanmoins la disposition d’« écartée mais pas abandonnée », et la mesure continue d’être discutée en vue du prochain PLFSS.

Le recul législatif ne signifie pas l’abandon de l’objectif. Depuis septembre 2025, la CNAM cible environ 500 médecins généralistes identifiés comme surprescripteurs, en leur fixant des objectifs individuels de réduction de 20 à 30 % de leurs prescriptions d’arrêts. Une première vague courait jusqu’au 28 février 2026, une seconde court jusqu’au 30 juin 2026. Ce dispositif opérationnel n’exige ni loi, ni décret, ni négociation avec les syndicats médicaux. Lors d’une campagne similaire menée en 2023-2024, la CNAM estimait avoir récupéré 160 millions d’euros d’économies.

Le mi-temps thérapeutique, parade ou paravent ?

Parmi les axes du plan prévu à la mi-avril, Matignon met en avant le temps partiel thérapeutique. Le dispositif permet à un salarié de reprendre son activité à temps réduit tout en percevant des indemnités journalières pour compenser la perte de rémunération. Depuis le 1er janvier 2024, la condition préalable d’un arrêt d’au moins 60 jours a été supprimée : un médecin peut prescrire un temps partiel thérapeutique dès le premier jour si l’état du patient le justifie. La LFSS 2026 a par ailleurs permis au médecin-conseil de l’Assurance maladie de déclencher une visite de pré-reprise dès 30 jours d’arrêt dans la fonction publique, contre trois mois auparavant.

Le dispositif ne représentait que 3,43 % des arrêts de travail en 2024. C’est précisément cette sous-utilisation que Matignon entend corriger, en faisant du retour progressif à l’emploi un levier moins conflictuel politiquement que le durcissement des contrôles.

42 millions de fraude, 60 % de hausse d’origine démographique

Les fraudes liées aux indemnités journalières ont atteint 42 millions d’euros en 2024, soit 2,4 fois plus qu’en 2023. Trente millions proviennent de faux arrêts de travail vendus sur les réseaux sociaux, contre 8 millions l’année précédente. Ces 42 millions représentent moins de 0,35 % des 12,1 milliards d’IJ maladie versées. Au total, toutes prestations confondues, l’Assurance maladie a détecté 628 millions d’euros de fraudes en 2024, en hausse de 35 %, dont 60 % ont été bloquées avant tout paiement.

La DREES établit que 60 % de la dynamique des dépenses d’indemnités journalières est liée à la hausse des salaires et au vieillissement de la population active. Les risques psychosociaux — stress, burn-out, dépression, anxiété — expliquent 36 % des arrêts de longue durée. Les troubles psychologiques sont devenus le deuxième motif d’arrêt toutes durées confondues, à 16 %, devant les troubles musculo-squelettiques, à 14 %. Chez les moins de 30 ans, les arrêts pour burn-out ont progressé de 66 % depuis 2019. Les arrêts supérieurs à six mois ne représentent que 7 % du total, mais concentrent 45 % des dépenses. En 2025, un quart des actifs se déclaraient en mauvaise santé psychique. Le gouvernement avait fait de la santé mentale la grande cause nationale 2025.



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