Le grand retour du tourisme chrétien

Le tourisme religieux pèse 44 % du tourisme culturel français et bat record sur record.

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En un an, Notre-Dame de Paris a accueilli 11 millions de visiteurs et propulsé de 114 % l’activité hôtelière parisienne le week-end de sa réouverture — pendant que Lourdes battait ses records et que les chemins de Compostelle franchissaient pour la première fois le demi-million de marcheurs. Le patrimoine religieux français génère des flux que peu de secteurs industriels peuvent lui envier, et commence à peine à en mesurer le prix.

30 000 visiteurs par jour à Notre-Dame

Le 8 décembre 2024 au matin, les premières files d’attente s’étiraient déjà sur le parvis de l’Île de la Cité. Cinq ans après l’incendie du 15 avril 2019, Notre-Dame de Paris rouvrait ses portes au grand public, au lendemain d’une cérémonie officielle en présence de plusieurs chefs d’État. En neuf mois, la cathédrale avait déjà franchi les 8 millions de visiteurs. À la fin de l’année, le compteur affichait 11 millions, soit une moyenne de 30 000 personnes par jour, avec des pics à 42 800 lors des grandes affluences. Les projections pour l’année anniversaire tablent sur 12 à 13 millions d’entrées.

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L’onde économique a été immédiate. Le secteur hôtelier parisien a enregistré une hausse d’activité de 114 % le week-end de la réouverture. Les restaurants, commerces et guides du 4e arrondissement et de l’Île de la Cité ont absorbé un flux que les gestionnaires du site n’avaient pas connu depuis des décennies. La hausse des touristes américains dans l’hôtellerie française a atteint 17 % sur l’ensemble de 2025, et la dépense moyenne par touriste international a progressé de 7 % pour s’établir à 760 euros par séjour.

44 % du tourisme culturel

Notre-Dame n’est que le sommet visible d’un secteur qui repose sur 50 000 édifices catholiques répartis sur tout le territoire national, dont 10 000 classés monuments historiques. Chaque année, 51 millions de personnes visitent des sites religieux en France, 20 millions sont des touristes étrangers. L’Organisation mondiale du tourisme évalue la part du tourisme spirituel à 44 % de l’ensemble du tourisme culturel hexagonal.

La France a accueilli 102 millions de touristes étrangers en 2025, un record confirmé le 18 février 2026 par le ministère de l’Économie et Atout France, pour 77,5 milliards d’euros de recettes touristiques internationales, en hausse de 9 % par rapport à 2024. Dans ce total, les sites à dimension religieuse jouent un rôle que les analyses macroéconomiques officielles peinent encore à quantifier précisément. Les États généraux du patrimoine religieux, dont les travaux se sont conclus en novembre 2024, l’ont formulé en termes volontairement brutaux : « Imaginez la France sans le Mont-Saint-Michel, sans Notre-Dame de Paris, sans la basilique de Vézelay ni les cathédrales de Chartres et de Rouen. » Même des abbayes plus modestes, comme celles du Barroux (Vaucluse) font le plein.

Le marché mondial du tourisme religieux, estimé à 175 milliards de dollars en 2024, devrait atteindre 243 milliards d’ici 2028, selon un taux de croissance annuel composé de 8,6 %. Plusieurs pays d’Amérique latine, d’Asie et d’Amérique du Nord constituent des viviers de clientèle en forte expansion. La France est en compétition directe pour capter ces flux.

Lourdes, Compostelle : l’année de tous les records

Pendant que Notre-Dame battait ses records parisiens, Lourdes enregistrait près de 4 millions de pèlerins en 2025, un chiffre sans précédent dans l’histoire du sanctuaire pyrénéen. En septembre et octobre, la fréquentation progressait de 26 % par rapport à la même période de 2024, portée en partie par la désignation du sanctuaire comme lieu jubilaire alternatif à Rome pour l’Année sainte. En 2020, le chiffre d’affaires de certains hôtels lourdais était tombé à 25 % de leur niveau habituel. Cinq ans plus tard, la cité mariale affiche une dynamique inversée.

Cette commune de 13 500 habitants abrite 140 hôtels classés représentant environ 21 000 lits, ce qui en fait la deuxième ville hôtelière de France après Paris. 80 % de l’activité économique locale dépend directement du pèlerinage, pour des retombées directes évaluées à 350 millions d’euros et 3 500 emplois. La pandémie a mis à nu la vulnérabilité d’un modèle monoculturel que le record de 2025 n’efface pas.

Sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, le 500 000e marcheur de l’année a été certifié dès le 20 octobre 2025, une première dans l’histoire contemporaine du pèlerinage. Au total, plus de 520 000 personnes ont pointé au bureau d’accueil de Compostelle cette année-là, en hausse de 6 % à fin octobre par rapport à 2024, et en doublement sur dix ans. À Saint-Jean-Pied-de-Port, principal point de départ français, les 60 000 marcheurs annuels génèrent 1,5 million d’euros de retombées locales.

Le Mont-Saint-Michel, premier site touristique français hors Paris, a accueilli 2 793 985 visiteurs en 2025, soit une progression de 3,1 % après le recul enregistré en 2024, une baisse attribuée alors aux conditions météorologiques et à l’effet de détournement des Jeux olympiques. L’abbaye elle-même a compté 1,62 million d’entrées contre 1,48 million l’année précédente. En décembre 2025, la fréquentation bondissait de 13,5 %, les visites nocturnes triplant sur ce seul mois, de 6 364 à 19 324 entrées.

Qui finance la conservation ?

La loi de séparation des Églises et de l’État de 1905 a fait des communes les propriétaires de la majorité des édifices cultuels construits avant cette date, avec la charge financière qui en découle. Le Programme 175 du budget de l’État prévoit environ 394 millions d’euros en crédits de paiement pour 2024-2025, dont la majorité est allouée aux édifices religieux, lesquels représentent environ 80 % des monuments historiques classés ou inscrits en France.

La Fondation du Patrimoine a mobilisé 102,7 millions d’euros en 2024, en hausse de 18 % par rapport à 2023, soit 127,9 millions d’euros en incluant le mécénat exceptionnel pour Notre-Dame. Elle a ouvert 1 047 collectes de dons et contribué à sauver 2 320 projets patrimoniaux. Son bilan annuel signale néanmoins 700 à 800 nouveaux signalements de patrimoine en péril chaque année.

L’Observatoire du Patrimoine Religieux recense 5 000 édifices en état de souffrance, dont 1 137 en péril. 500 seraient en danger immédiat. Des estimations avancent que jusqu’à 5 000 édifices pourraient être vendus, détruits ou abandonnés d’ici 2030. Ce sont autant d’actifs touristiques qui disparaîtraient des territoires ruraux qui les portent.

Ce que la Cour des comptes a dit du Mont-Saint-Michel

En juillet 2025, la Cour des comptes a publié un rapport ciblant directement la gouvernance du Mont-Saint-Michel. La coexistence de l’établissement public industriel et commercial gérant le site et du Centre des monuments nationaux administrant l’abbaye « nuit à la construction d’une politique touristique et culturelle d’ensemble », selon le texte. Le site nécessite près de 30 millions d’euros d’investissements pour faire face au vieillissement de ses infrastructures, au moment même où ses subventions publiques pourraient être réduites. La Cour préconise une gestion unifiée.

Dans un rapport séparé publié en septembre 2025, la même institution a souligné les enjeux de « rayonnement et de fréquentation touristique » liés à la création d’un futur musée de l’œuvre de Notre-Dame. Le chantier de restauration avait mobilisé plus de 300 entreprises et ateliers d’art, plus de 3 000 compagnons et artisans, dont 25 entreprises labellisées « Entreprises du Patrimoine Vivant ».

Des cadres supérieurs sur le chemin de Compostelle

La directrice d’un hôtel au Puy-en-Velay a décrit en 2025 un afflux qu’elle n’observait pas il y a dix ans : des cadres supérieurs qui s’arrêtent sur la route de Saint-Jacques « pour se vider la tête et surtout se déconnecter ». Cette clientèle non confessionnelle représente désormais une fraction croissante des flux vers les sites religieux français, porteuse d’une demande de retraites dans des lieux à forte charge symbolique et de séjours en milieu monastique.

Atout France a formalisé ce glissement en créant un Cluster « Tourisme et Spiritualité » regroupant offices de tourisme, sanctuaires et agences réceptives, avec pour cible des marchés comme le Brésil, l’Inde, les États-Unis, le Mexique et les Philippines. L’association Villes Sanctuaires en France, qui regroupe 17 sites dont Lourdes, Lisieux et Le Puy-en-Velay, a développé des circuits thématiques multi-sites : un axe Normandie-Bretagne passant par Alençon, Lisieux, le Mont-Saint-Michel, Pontmain et Chartres ; un axe Bourgogne-Centre reliant Vézelay, Nevers, Paray-le-Monial et Ars-sur-Formans ; un axe Sud-Ouest autour de Rocamadour et Lourdes.

À Rome, le Jubilé 2025 a attiré 33 millions de pèlerins venus de 185 pays. En France, 800 000 Français étaient attendus dans la capitale italienne. Une partie de ces flux a été captée par Lourdes, désigné lieu jubilaire alternatif par décret épiscopal de Mgr Jean-Marc Micas. La progression de 26 % de la fréquentation lourdaise en septembre-octobre 2025 en porte la trace directe.

Sur le Camino Francés, entre Sarria et Saint-Jacques-de-Compostelle, jusqu’à 1 000 personnes se côtoient quotidiennement sur les 5 dernières étapes. Les tensions avec la population locale de la ville galicienne commencent à se faire entendre. Sur le versant français, la fréquentation reste plus étalée sur l’ensemble des itinéraires, mais les institutions qui gèrent ces flux savent que la question de leur régulation n’est plus seulement espagnole.



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